Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

samedi 19 mars 2016

De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages

Matthias Debureaux


Si, comme Sacha Guitry, vous pensez que "Les voyages, cela sert surtout à embêter les autres une fois que l'on est revenu", plongez vous sans hésiter dans ce petit opus qui vous ravira ! Et si, comme moi, vous trouvez les voyages indispensables à votre existence, lisez-le aussi : je suis prête à parier que vous rirez de bon coeur de la prose de l'auteur mais aussi de vous-même. 

Car soyons franc : qui n'a jamais pris plaisir à raconter l'une ou l'autre anecdote, comme celle du singe vous ayant dérobé votre pique-nique alors que vous visitiez un temple hindou, celle du tuc-tuc poussif dont le moteur a explosé en pleine côte ou celle de ce trajet atroce où vous avez cru mourir 100 fois dans un minibus qui vous ramenait d'un petit coin de paradis marocain vers l'aéroport... j'en passe et des meilleures ! Matthias Debureaux, lui, a listé tout ce qu'il y a de plus caricatural dans les récits de voyage : des expressions aux clichés, en passant par les insupportables manies des "exploraseurs".

Lorsque vous aurez fini de parler de vos "vrais amis du bout du monde", des "anges gardiens semés sur votre route", des "Italiens qui aiment les enfants et des Cubains qui ont le sens de la fête", n'oubliez pas de montrer vos photos ! "Une image valant mille mots, rapportez dix mille images. En dessous de ce chiffre, considérez votre voyage comme inachevé". 

En voici une de ces photos, prise dans un village de pêcheur au Cambodge. L'exploraseuse que je suis sans doute à mes heures n'en dira pas davantage mais n'hésitez pas, de votre côté, à y aller de votre commentaire !






dimanche 6 mars 2016

L'ours est un écrivain comme les autres

William Kotzwinkle
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru
10/18 n°5015


C'est l'histoire d'un ours qui se prend pour un homme et celle d'un homme qui devient un ours ! L'homme, c'est Arthur Bramhall, professeur d'université et écrivain, persuadé d'avoir commis l'oeuvre du siècle, ou presque ! Echaudé par la perte d'un premier manuscrit qui a fini en cendres après un incendie, il décide d'enterrer sa prose au pied d'un arbre afin de la protéger. 
A peine a-t-il le dos tourné qu'un ours, qui n'a rien perdu de la scène, s'en vient déterrer la mallette, pensant découvrir quelque douceur apte à combler sa gourmandise. Une fois la déception passée de n'y trouver que du papier, l'animal réalise qu'il y a là une opportunité formidable : faire éditer le livre en se faisant passer pour l'auteur et accéder ainsi au monde des humains, lesquels ont des supermarchés, des frigos, des buffets... remplis de sucreries !

Le manuscrit sous le bras, vêtu d'un costume qui lui donne belle allure, notre plantigrade se rend à New-York où, rapidement, il devient la coqueluche du monde de l'édition sous le nom de Dan Flakes. Personne ne peut résister à cet écrivain charismatique, venu d'on ne sait où, au comportement insaisissable et aux paroles souvent décalées... mais puisqu'il est l'auteur d'un tel chef-d'oeuvre, on ne peut que l'encenser ! Et tous, des attachés de presse aux journalistes en passant par les éditeurs, le hissent au pinacle de telle manière que, rapidement, son livre caracole en tête des ventes.

Et Arthur Bramhall, me direz-vous ? Dépité de s'être fait voler son manuscrit par un ours, il entreprend des recherches pour tenter de retrouver l'animal. Mais celles-ci s'avèrent vaines et, progressivement, il s'éloigne du monde des humains et se réfugie dans la nature, jusqu'à trouver un certain répit dans une caverne où il entre en hibernation !

Qu'un écrivain se moque à ce point de son univers est assez drôle car, on l'aura compris, au-delà de l'humour typiquement anglo-saxon qui sous-tend ce livre, la satire du monde de l'édition est bien réelle et chacun - si vous me passez l'expression - en prend pour son grade ! Les médias ne sont pas épargnés, eux qui sont capables de créer le buzz de toute pièce ou d'ignorer un talent au prétexte qu'il ne fait pas partie du cénacle !

Mais tout à une fin, même le succès. Et quand on y a goûté, c'est comme le sucre : il est difficile de s'en passer - surtout pour un ours qui a plus d'un tour dans son sac !


dimanche 28 février 2016

Parole perdue

Oya Baydar
Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
10/18 n°4891


Bien que chez nous elle ne jouisse pas de la même notoriété qu'Orhan Pamuk ou Elif Shafak, Oya Baydar est une figure importante de la littérature turque. Née à Istanbul en 1940, elle publie son premier roman à l'âge de 17 ans avant de passer dans les rangs du marxisme et de s'engager dans une carrière politique. Arrêtée en 1971 à la suite du coup d'Etat, elle est emprisonnée pendant deux ans avant de s'exiler en Allemagne jusqu'en 1991. C'est à cette époque qu'elle rejoint la Turquie et renoue avec la littérature. Sociologue de formation, femme engagée, Oya Baydar livre avec Parole perdue un roman puissant qui mêle habilement destins personnels et histoire collective. 

Les personnages de Baydar sont des êtres en souffrance. Omer Eren est un écrivain en panne d'inspiration, et sa femme Elif, une scientifique de renom dévorée par l'ambition. Leur blessure s'appelle Deniz. C'est leur fils unique, un être sensible que les aspirations démesurées de ses parents à son égard ont fragilisé un peu plus encore. Ne se sentant pas à la hauteur des attentes parentales, Deniz a préféré les fuir et s'installer sur une île norvégienne où il élève seul son fils après que sa femme ait été victime d'un attentat à Istanbul.
L'autre couple de ce roman est constitué de Zelal et Mahmut, deux jeunes Kurdes qui ont fui les montagnes et se sont trouvés, eux aussi, dans la trajectoire d'une balle perdue. Elle a été grièvement blessée et a perdu l'enfant qu'elle attendait.

Omer rencontre Mahmut et décide d'aider ces jeunes gens : expiation de l'amour qu'il n'a pas su donner à son fils mais aussi désir de porter leur voix et, à travers eux, celle d'un peuple opprimé qu'il a défendu dans sa jeunesse à travers des écrits virulents. Pour mieux les comprendre, il part aux confins de l'Anatolie découvrir un monde en souffrance et en révolte, soucieux de préserver son identité.

Dans une longue incantation, Oya Baydar bascule constamment du désir de parole des uns au désir de parole des autres. Dénonçant la violence et les conditionnements familiaux, politiques ou géographiques, elle pose la question fondamentale du choix, de la liberté de suivre sa propre trajectoire. Dans ce roman où chacun fuit quelque chose ou quelqu'un, on lit aussi l'espoir d'une réconciliation mais le chemin est long et semé d'embûches, et la violence présente à chaque pas. Un roman sombre mais nécessaire qui ne vous lâche pas une fois la dernière page tournée et permet de comprendre un peu mieux l'actualité que les médias nous déversent quotidiennement.



Aux confins de l'Anatolie




dimanche 14 février 2016

La note secrète

Marta Morazzoni
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli
Babel n°1348


La jeune comtesse milanaise Paola Pietra est âgée d'à peine 13 ans lorsque son père et sa belle-mère la confient aux religieuses du couvent de Sainte-Radegonde. La communauté est menée d'une main de fer par une mère abbesse austère mais heureusement, le quotidien de la jeune fille est adouci par la présence de soeur Rosalba, la chef de choeur des religieuses. Lors des répétitions, celle-ci détecte très vite chez Paola un don particulier pour le chant servi par une magnifique voix de contralto. 

Au gré des offices, prenant conscience du plaisir qu'elle a à chanter, Paola découvre aussi à quel point elle se sent prisonnière de la clôture du couvent, elle qui ne connaît rien du monde. Lors d'une messe solennelle, sa voix fait vibrer les murs de l'église alors qu'elle chante le Stabat Mater dont Pergolèse vient d'achever la composition. Mais les murs ne sont pas les seuls à vibrer : depuis plusieurs semaines, un diplomate anglais fréquente assidûment l'église du couvent. Il est prêt à tout pour découvrir le visage de celle dont le timbre le touche profondément. Quant à Paola, à la faveur d'un évanouissement et de bras qui la soutiennent, elle est submergée par un violent désir d'amour et de liberté. Il n'en faudra pas davantage pour bouleverser le destin de la jeune fille. Mais dans cette Italie du 18e siècle, la liberté a un prix et Paola n'entend pas passer sa vie à se cacher, dût-elle prendre des risques.

De cette trame romanesque inspirée d'un fait réel, Marta Morazzoni tire le portrait d'une jeune fille puis d'une femme éprise d’authenticité. Roman d'amour et d'aventure, la Note secrète est aussi le reflet d'une époque et de ses moeurs à travers le regard acéré de l'auteur qui n'hésite pas à dénoncer les travers de l'église, du pouvoir politique ou de la société italienne et anglaise. 

On appréciera particulièrement le style de Marta Morazzoni qui n'hésite pas à intervenir et à ponctuer son texte de nombreux inserts personnels, ne se contentant pas d'être une simple narratrice mais faisant entendre, elle aussi, sa voix.


Pour écouter le Stabat Mater, cliquez ici

dimanche 7 février 2016

L'histoire la plus incroyable de votre vie

Chitra Banerjee Divakaruni
Traduit de l'anglais (Inde) par Mélanie Basnet
Picquier Poche


Ils sont neuf inconnus réunis dans une même attente au service des visas d'un consulat indien aux Etats-Unis. Alors qu'ils espèrent être appelés au guichet, un tremblement de terre se produit, détruisant en partie le bâtiment dans lequel ils se trouvent. Heureusement, aucun d'entre eux n'est grièvement blessé mais, dans l'impossibilité de sortir, une urgence s'impose : organiser leur survie. Dans un premier temps, ce sont surtout les besoins élémentaires qui les occupent : se nourrir, s'hydrater, se mettre à l'abri d'un éventuel éboulement...

Commence alors une longue attente où peu à peu, sous l'effet de l'anxiété, les esprits s'échauffent. Afin de ramener un peu de calme et d'occuper le temps, l'un d'entre eux propose que chacun raconte une histoire. Mais pas n'importe laquelle : l'histoire la plus incroyable de leur vie, ce moment particulier qui a profondément modifié le cours de leur existence.

Amours contrariées, enfance traumatisante, tentative de suicide... tous se dévoilent peu à peu, livrant à de parfaits inconnus la part la plus intime de leur être. Dans ce lieu dont ils ne savent pas s'ils sortiront vivants, chacun écoute avec le plus profond respect, faisant fi des différences de cultures, de religions... L'empathie qu'ils développent modifie profondément leur perception de ces heures difficiles. 

Ce huis clos que l'on imaginerait sans difficulté sur une scène de théâtre se lit d'une traite tant l'auteur a su rendre attachantes les narrations de ses personnages. En filigrane, la question de la délivrance constitue une sorte de point d'orgue mais c'est surtout le pouvoir des mots - véritables guérisseurs de l'âme - qui donne toute sa force au récit. 


Temple de Brihadesvara, Tanjore (Tamil Nadu) 

dimanche 31 janvier 2016

Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary

Philippe Doumenc
Babel n°932

Et si Emma Bovary ne s'était pas suicidée ? C'est en tous cas ce que pense l'un des médecins appelés à son chevet lorsque, dans un dernier soupir, elle prononce ces mots : "Assassinée, pas suicidée". Qui plus est, le corps présente des ecchymoses. Il n'en faut pas davantage pour dépêcher deux policiers de Rouen afin d'enquêter, semant le trouble au sein de la bourgeoisie provinciale d'Yonville.

Car autour d'Emma se pressent un certain nombre de personnages hauts en couleurs, à commencer par son mari dont l'infortune notoire constitue un excellent mobile de meurtre. Tout le monde sait que l'attitude d'Emma n'était pas exemplaire et Rodolphe, son amant, figure lui aussi sur la liste des suspects. Tout comme le pharmacien Homais qu'Emma ne laissait pas indifférent et son épouse animée par une jalousie féroce, ou encore Mr Lheureux, le vendeur de frivolités chez qui Emma dépensait beaucoup d'argent... 

Tout ce beau monde se retrouve autour du cercueil lors des funérailles ; Gustave Flaubert en personne y fait une courte apparition ! Car c'est là l'un des nombreux talents de Philippe Doumenc qui mêle habilement les différents niveaux de fiction dans sa réappropriation de l'histoire d'un des personnages phares de la littérature française. Sous couvert de nous révéler les circonstances exactes de la mort d'Emma Bovary, l'auteur multiplie les références, allant jusqu'à citer... Flaubert lui même. A travers une enquête policière en bonne et due forme (en témoignent les nombreux comptes-rendus d'auditions), il dénonce les travers de la bourgeoisie à la manière d'un Chabrol de la meilleure veine. Avec ce polar littéraire, Ph. Doumenc réussit un pari osé et donne envie, une fois les dernières pages lues, de se replonger dans ses classiques !


dimanche 24 janvier 2016

Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi

Jean-Christophe Rufin
Folio n°5833


Ce ne devait être qu'une marche solitaire destinée à restaurer une condition physique un peu diminuée et à se remettre les idées en place avant d'entamer la rédaction d'un nouveau roman. Des chemins, il y en a des dizaines bien sûr, GR ou autres sentiers de randonnée, qui auraient pu faire l'affaire. Mais Compostelle s'est imposé à J.C. Rufin avant même qu'il en prenne pleinement conscience : "Le virus de Saint-Jacques m'avait profondément infecté. J'ignore par qui ou par quoi s'est opéré la contagion. Mais, après une phase d'incubation silencieuse, la maladie avait éclaté et j'en avais tous les symptômes".

Commence alors la phase incontournable de préparation et la délivrance de la credencial ("passeport" que le pèlerin fait valider à chaque étape) avant d'entamer les quelque 800 km du Chemin du Nord qui relie Hendaye, point de départ de l'auteur, à St-Jacques. 

Jean-Christophe Rufin n'a pas pris de notes ni tenu de carnet de voyage. Il fait appel à sa mémoire, aux souvenirs qui remontent peu à peu pour nous faire partager ce chemin autant physique que spirituel, cette transformation progressive en "routard" de Compostelle, à la rencontre de personnages étonnants, attachants..., de paysages tantôt idylliques, tantôt déprimants - car le chemin passe aussi par le béton et l'urbanisation à outrance. Loin de décrire une sorte de "pèlerinage idéal" qui pourrait tromper le lecteur, Rufin livre avec humour et autodérision les différentes phases par lesquelles il est passé. Car le chemin de St-Jacques, ce sont de grands moments d'émerveillement et de belles rencontres, mais c'est aussi la douleur physique, le doute, la solitude... Au bout du compte, ce récit n'est-il pas celui d'un voyage qui mène à soi ? Et ce chemin là est sans fin. L'auteur ne dit rien d'autre dans les dernières lignes de son récit : "C'est une erreur de penser qu'un tel voyage n'est qu'un voyage et que l'on peut l'oublier, le ranger dans une case. Je ne saurais pas expliquer en quoi le Chemin agit et ce qu'il représente vraiment (...). C'est bien pour cela que, d'ici peu je vais reprendre la route. Et vous aussi".

A défaut de prendre la route vers St-Jacques, accompagner Rufin est un véritable plaisir de chaque ligne ! Et qui sait ? L'envie vous prendra peut-être, au détour d'un paragraphe, de chausser vos bottines, de remplir votre sac à dos et de vous perdre sur les chemins de traverse ! 



"Lorsque, comme moi, on ne sait rien de Compostelle avant de partir, on imagine un vieux chemin courant dans les herbes..." 

dimanche 17 janvier 2016

Histoire du siège de Lisbonne

José Saramago
Traduit du portugais par Geneviève Leibrich
Points n° P619


J'ai déjà fait mention, dans ces pages, de mon admiration pour les traducteurs. Grande consommatrice de littérature étrangère, je suis d'autant plus sensible à leur travail que si j'ai plaisir à voyager par mes lectures, je suis aussi très attachée à la beauté de la langue. Aussi ma curiosité fut-elle titillée en découvrant la 4e de couverture : on y lit que le personnage principal de ce roman, Raimundo Silva, est un traducteur qui décide de prendre quelques libertés avec le texte d'origine sur lequel il travaille.

Voilà un homme dévoué à son métier, consciencieux, fidèle à la même maison d'édition depuis plusieurs années. Un homme à la vie aussi rangée que le sont les mots dans les pages d'un dictionnaire ! Un homme qui pourtant, alors qu'il traduit un ouvrage laissant peu de place à la fantaisie, décide de changer un oui en non : non, les Croisés n'aideront pas Dom Alfonso Henriques à reconquérir Lisbonne ! Ce qui a pour conséquence de modifier considérablement le sens de l'histoire,  mais pas seulement : ce faisant, R. Silva n'imagine pas à quel point il va bouleverser également le cours de sa propre existence ! Car rapidement, l'erreur est découverte et le traducteur vertement tancé par ses patrons ! Seule la nouvelle chef de service, Maria Sara, semble trouver un certain intérêt à la chose - à moins que ce ne soit le traducteur lui-même qui éveille sa sympathie !

Dès lors, Saramago nous mène sur un double chemin : celui du traducteur invité par Maria Sara, dont il tombé amoureux, à réécrire l'histoire au départ de ce oui changé en non et celui du siège de Lisbonne, aventureux, foisonnant, conté avec verve et panache. Les récits s'entremêlent dans un style narratif qui sied particulièrement bien au sujet : phrases longues et peu ponctuées, texte quasi ininterrompu confèrent un rythme soutenu à l'ensemble. L'humour et l'érudition de l'auteur achèvent de rendre la lecture de ce livre passionnante et exaltante.


dimanche 6 décembre 2015

Lettres d'Otrante

Geneviève Bergé
Editions Luce Wilquin



Aafke, restauratrice d'art hollandaise, a rejoint ses collègues occupés à restaurer la mosaïque médiévale de la cathédrale d'Otrante, dans les Pouilles. La ville est calme une fois l'été passé et les touristes rentrés chez eux ; seuls les habitants apportent un peu de relief à l'apparente monotonie du quotidien. Pourtant, Aafke trouve mille choses sur lesquelles disserter : sa propriétaire obnubilée par la chasse aux loirs, ses rencontres avec Anita et sa fille Coca, venues d'Erythrée, le petit chat qui s'est installé chez elle d'autorité, les conversations qui vont bon train au café, les réfugiés que la mer a déposés un matin... 

Emotions, remarques, interrogations... Aafke confie tout à un homme éloigné au propre comme au figuré. Victime d'une maladie qui l'a progressivement privé de tout mouvement, de toute parole, il ne communique que grâce à un ordinateur commandé par ses mouvements oculaires. La conversation est lente et peu fournie, d'autant que l'homme - qui fut peut-être un amant - est du genre cynique - on le serait à moins.

Sans se décourager pourtant, la narratrice écrit, reliant ainsi à la vie celui dont l'existence ne tient plus qu'à un fil : mouvement de balancier subtil entre l'action et l'immobilisme, entre les petits riens du quotidien auquel elle donne relief et profondeur et les événements historiques qui façonnèrent la ville au fil du temps. En filigrane, toujours, la peur qu'un jour cet homme ne réponde plus parce que la vie s'est en allée.

Loin de l'agitation, du bruit, du chaos qui parfois nous entourent, lire les Lettres d'Otrante nous ramène à l'essentiel : la perception subtile de l'ici et maintenant, de ce qui nous lie, nous relie, nous rattache... A travers une palette d'émotions, l'auteure nous invite à accorder notre souffle au rythme de ses mots. Le chemin est parfois exigeant, comme l'existence, mais il témoigne d'un talent réel à transformer l'apparente banalité des petits riens en source de beauté et d'émotion.


dimanche 22 novembre 2015

Quand l'empereur était un dieu

Julie Otsuka
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard
10/18


L'attaque menée par les Japonais sur Pearl-Harbour en 1941 provoqua l'entrée des Etats-Unis en guerre aux côtés des alliés. Elle fit naître sur le continent américain un profond sentiment anti-japonais auquel furent confrontés des milliers de Nippo-américains parfaitement intégrés. En réaction à cette attaque, le FBI procéda à l'arrestation et à l'internement de milliers de Nippons qui furent proclamés "totalement inassimilables et loyaux à l'empereur". Des familles entières furent déplacées vers des "Relocation Centers" (en réalité, des camps de concentration) disséminés dans l'ouest des Etats-Unis ; elles y furent maintenues jusqu'à la fin du conflit. 

Dans ce qui est son premier roman, Julie Otsuka nous invite à partager le destin d'une de ces familles. Un matin, le père est arrêté sans un mot, sans une explication. Peu après, la mère et les enfants (un jeune garçon et sa soeur aînée) sont déportés. Ils embarquent à bord d'un train, ignorants de leur destination mais conscients de la précarité de leur avenir. Derrière eux, ils laissent leur maison, leurs souvenirs, leur vie.

Dans le camp, la vie s'organise au quotidien. Les baraquements, les files, la promiscuité... chacun réagit différemment. Si la mère semble faire preuve d'une force tranquille, elle cède pourtant à un désespoir silencieux. Le fils, très attaché à son père dont il guette les moindres courriers, semble être celui qui souffre le plus de ce déracinement. La fille quant à elle, aux portes de l'adolescence, est surtout animée par une pulsion de vie.

A la fin de la guerre, chacun est renvoyé chez soi avec un billet de train et 25$ dans la poche. La vie reprend son cours, même si dorénavant, dans le quartier, tous évitent de croiser le regard de ces "revenants". Un jour enfin, c'est le père qui réapparaît, méconnaissable... Ce qui illustre un épisode historique est le témoignage d'une profonde injustice envers des innocents. Le dernier chapitre du roman en témoigne avec une force décuplée.

Outre le fait qu'il s'inspire de faits réels ayant directement touché sa famille, ce qui donne de la puissance au texte de J. Otsuka, c'est paradoxalement le détachement avec lequel elle construit son récit. Pas de nom ou de prénom pour les personnages principaux, pas ou peu de détails physiques... L'histoire de cette famille symbolise celle de toutes les familles déportées. Le style épuré et le ton narratif sans emphase donnent à ce récit une intensité et une dignité que l'on retrouve, par ailleurs, dans un autre de ses romans, Certaines n'avaient jamais vu la mer.

On ressort de cette lecture profondément touchés et plus que jamais conscients de la fatalité qu'il y a à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. En cela, l'histoire n'a malheureusement pas fini de se réécrire.


mardi 17 novembre 2015

Mes seuls dieux

Anjana Appachana
Nouvelles traduites de l'anglais (Inde) par Alain Porte
Zulma


Amateurs de nouvelles, voilà de quoi vous combler tant les huit récits qui composent le recueil d'Anjana Appachana sont passionnants. Au-delà du genre, parfaitement maîtrisé, ce que l'on retiendra de cet ouvrage, c'est la justesse et  la précision avec lesquelles l'auteure analyse la société indienne contemporaine : une véritable radiographie dont l'angle d'approche - la place de la femme issue de la "middle class" dans la société - constitue à lui seul un prisme de choix.

A travers différents regards féminins, chaque histoire nous plonge dans une Inde partagée entre tradition et modernité, entre valeurs ancestrales et évolution irréversible. Certes, on  y croise parfois des fantômes (Le fantôme de la Barsati), mais on y lit aussi la volonté d'une femme de ne pas se soumettre à ce que la société - et plus précisément sa belle-famille - attend d'elle (Bahu) ; on y rencontre une fillette qui voue à sa mère une véritable adoration (Mes seuls dieux) et une future mariée confrontée à un viol qu'elle n'ose confier à ses parents (Incantations) ; on y partage la tristesse d'une mère dont la fille vit à l'étranger (Sa mère) et les angoisses d'une jeune fille enceinte hors mariage (Prophétie) ; on y découvre aussi la difficulté qu'il y a à être une femme nantie de responsabilités dans un univers professionnel majoritairement masculin (Sharmaji et Sharmaji & les sucreries de Diwali).

Quel que soit le récit, Anjana Appachana parvient, en quelques pages, à créer un univers dans lequel elle emporte son lecteur qui se trouve inévitablement en empathie avec les personnages. Drôles, grinçantes, émouvantes ou irritantes, ces nouvelles auront, sans nul doute, une résonance particulière pour quiconque a voyagé en Inde. Plus largement, elles séduiront tout lecteur curieux de découvrir l'une des multiples facettes de ce pays fascinant à plus d'un titre.

Bord de mer à Pondichery (© S. Strobl)


dimanche 1 novembre 2015

Qu'est devenu l'homme coincé dans l'ascenseur ?

KIM Young-ha
Nouvelles traduites du coréen par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel
Picquier Poche


Quatre nouvelles composent ce recueil de l'écrivain coréen KIM Young-ha. Considéré comme l'un des chefs de file de la nouvelle littérature sud-coréenne, témoin d'une société moderne libérée du joug des dictatures, Kim Young-ha est lauréat de nombreux prix littéraires dans son pays.

Dans ce recueil, quatre héros, tous masculins, sont confrontés à des situations étranges, parfois cocasses, parfois angoissantes. Le premier doit faire face à une journée où les imprévus et les contretemps s'enchaînent, ne lui laissant pas la possibilité d'appeler les pompiers pour secourir un homme bloqué dans un ascenseur ; le second, auteur à succès, reçoit une lettre surprenante d'une femme qui lui décrit les moeurs étranges et pour le moins inquiétantes de son mari qu'elle soupçonne être un vampire ; le troisième, malgré la mise en garde d'un devin, tombe amoureux ce qui a pour conséquence de le faire disparaître progressivement ; le dernier, enfin, est confronté à une existence vide de sens que la réapparition de deux anciens condisciples parvient à peine à bousculer.

Relations codifiées, monde du travail sans pitié, situations ubuesques, voire kafkaïennes, ou flirtant avec un onirisme qui n'est pas sans évoquer Murakami, voilà pour le cadre général de ce recueil écrit d'une plume alerte. S'il se lit avec plaisir, il me laisse toutefois sur ma faim : on est loin des grands maîtres de la nouvelle, qu'il s'agisse d'un A.E. Poe, d'un Gogol ou d'un Maupassant capables de faire naître de véritables émotions en quelques pages. J'ai le sentiment, ici, d'une lecture un peu trop lisse, même lorsque les thèmes flirtent avec l'étrange ou l'irrationnel. Voilà donc une première rencontre avec la littérature coréenne qui en appelle d'autres : vos suggestions sont les bienvenues !

dimanche 18 octobre 2015

Un amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe

Tilman Rammstedt
Traduit de l'allemand par Brice Germain
Editions Piranha


Au jeu des 7 familles, Keith n'est pas sûr de gagner ! Chez lui on trouve un grand-père, une succession de grands-mères toutes plus jeunes les unes que les autres, quatre supposés frères et soeurs, une mère presque inconnue et un père inexistant ! Ce n'est pas la meilleure distribution pour se construire et trouver un sens à sa vie. Peut-être est-ce pour cette raison que, dans un moment d'ennui, Keith en arrive à séduire la dernière compagne de son "pépé" ? Quant à l'aïeul, 80 ans au compteur, il ne trouve rien de mieux que de choisir la Chine comme destination de voyage pour fêter son anniversaire et, pour couronner le tout, il choisit Keith comme compagnon de route.

Une petite virée au casino plus tard, voilà le jeune homme bien embarrassé d'avoir perdu tout l'argent destiné au voyage ! Et comme un malheur n'arrive jamais seul, un coup de fil de la morgue lui annonce que son grand-père, qui avait disparu, a trépassé. Incapable de partager ces nouvelles avec sa fratrie, Keith décide de se cacher et commence à rédiger une correspondance dans laquelle il décrit, avec force détails, le voyage imaginaire que son grand-père et lui sont en train de réaliser en Chine. Afin de donner le change à ses frères et soeurs, il ne lésine ni sur les détails, ni sur les clichés, ni sur les pires élucubrations.

Comment ne pas succomber à un tel scénario, quasi cinématographique ! Mais alors que l'éditeur nous dit, sur la quatrième de couverture, qu'il s'agit d'un "livre pétillant, truffé de trouvailles hilarantes, qui se referme forcément le sourire aux lèvres" (ce qui, sans être faux, me semble un peu excessif), on peut y voir un autre niveau de lecture plus profond, plus sensible aussi. Car la relation qui unit Keith et son grand-père, pour particulière qu'elle soit, n'est pas exempte de tendresse et d'émotion. Et ce voyage imaginaire n'est-il pas celui que Keith aurait réellement aimé effectuer en compagnie de son aïeul ? Quoi qu'il en soit, que l'on préfère le côté humoristique ou la lecture plus sensible - et les deux ne sont pas incompatibles - voilà un livre dépaysant ! Une petite remarque toutefois : à ne pas utiliser comme guide de voyage pour un périple en Chine, au risque de quelques détours imprévus !


Ce livre m'a été proposé par Babelio dans le cadre de l'opération Masse Critique.

dimanche 27 septembre 2015

Le Guide et la Danseuse

R.K.Narayan
Traduit de l'anglais (Inde) par Anne-Cécile Padoux
Zulma


Un vieux temple abandonné au bord de la rivière : voilà un endroit idéal pour un homme à peine sorti de prison qui cherche où passer la nuit. Persuadé d'y trouver le calme nécessaire  à la réflexion, Raju s'installe, loin d'imaginer que sa tranquillité sera de courte durée. "J'ai un problème, monsieur". Ainsi l'interpelle Velan, un paysan du coin que sa naïveté incite à croire que tout individu vivant dans un temple est un "Sage". 

Le problème, c'est sa jeune soeur qui refuse d'épouser l'homme auquel elle est destinée. Peut-être le saint homme pourrait-il lui parler, la convaincre... Quelques offrandes plus tard, Velan est de retour avec sa soeur, mais Raju n'est pas d'humeur. Sous prétexte de devoir réfléchir, il renvoie le paysan et la jeune femme. Or, miracle : celle-ci change d'avis et se résout au mariage. Il n'en faut pas plus pour que la réputation de Raju soit faite : c'est un véritable sage, un saddhu qu'il faut honorer. Dès lors, tous se pressent au temple pour déposer des offrandes et demander audience au "Swami" qui profite sans vergogne de la situation.

Oui mais voilà, Raju n'est pas plus saint que vous et moi ! Et son incapacité à faire tomber la pluie alors que la région tout entière se meurt sous la sécheresse l'incite à révéler sa véritable identité. Avant d'être emprisonné, Raju était guide touristique. Un guide qui savait comment satisfaire ses clients et jouissait d'une bonne réputation. Jusqu'à sa rencontre fatale avec Marco, un archéologue, et sa femme Rosie, férue de danse...

Sur le thème de l'imposture et de la crédulité, R.K. Narayan, grand maître de la littérature indienne, livre une satire savoureuse d'une société partagée entre tradition et modernité. De Raju à Gaffur, son ami chauffeur, en passant par Rosie, le barbier à qui Raju confie sa barbe en sortant de prison ou encore son oncle, chaque figure haute en couleur nous plonge dans l'un ou l'autre aspect de la réalité indienne : l'importance des croyances, le respect que l'on doit à la famille, le poids de l'héritage culturel... Mais au-delà de l'Inde et de ses particularismes, c'est sur l'homme et ses travers que l'auteur nous interpelle. La soif de reconnaissance et de célébrité qui anime Raju est-elle si différente de celle qui anime nombre de nos contemporains prêts à tout pour briller au firmament d'une gloire éphémère ? Ecrit en 1958, Le guide et la danseuse pourrait bien avoir des allures prophétiques !

"Sa barbe à présent effleurait sa poitrine..." (Temple de Chidambaran, Indes du sud)


mardi 8 septembre 2015

Eldorado

Laurent Gaudé
Babel n° 842


"L'herbe sera grasse (...) et les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L'Eldorado, commandant. Ils l'avaient au fond des yeux. Ils l'ont voulu jusqu'à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l'oeil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes".

Est-il besoin de commenter ce roman de Laurent Gaudé - dont on connaît par ailleurs les qualités littéraires ? Il nous plonge dans la réalité qu'affrontent, au quotidien, les milliers de réfugiés qui espèrent trouver en Europe la paix et la sécurité.

A lire de toute urgence, ou à relire, pour réveiller en nous, si besoin est, le sentiment vibrant de notre humanité.

dimanche 30 août 2015

Ici ça va

Thomas Vinau
10/18 n°4697


On ne connaîtra pas son nom mais sa femme s'appelle Emma. Ils viennent d'emménager dans la maison de son enfance, une maison aux allures de bouée pour un homme fragile miné par une sourde angoisse. Des raisons de son mal-être, on ne saura que la mort du père. Des raisons de sa renaissance, il y a ces murs poussiéreux qui ne demandent qu'à reprendre vie, ce jardin abandonné qui n'attend qu'à refleurir, ce ragondin pris au piège qui espère la liberté... Et puis il y a le vieux, le voisin : celui qui sait comment tailler la vigne et monter une ligne, celui qui connaît le lieu où le père a rendu son dernier souffle.

Entre souvenirs et présent, loin de l'agitation et de la grisaille de la ville, c'est une nouvelle vie que le couple est venu chercher et reconstruire. Une vie aux parfums de tilleul et de chèvrefeuille, qui murmure comme la rivière. Par petites touches impressionnistes, le narrateur colore son existence de nouvelles tonalités, en quête d'une harmonie perdue ; la nature et la simplicité que lui offrent la vie à la campagne en seront le ferment. 

"Ici ça va", "c'est par ces mots que je commencerais une lettre si j'étais loin, que j'allais bien et que je voulais rassurer quelqu'un". C'est aussi ce que l'on dit parfois par pudeur, politesse ou paresse, pour ne pas trop se dévoiler. C'est la manière poétique avec laquelle l'auteur nous interpelle et parle à l'âme et au coeur. Un livre qui touche à l'intime, à lire et relire tant les mots de Thomas Vinau sont justes. Ils nous rappellent que, sous leur apparente banalité, les petits moments du quotidien peuvent être le meilleur des remèdes, à condition de savoir les savourer.





dimanche 23 août 2015

Le restaurant de l'amour retrouvé

OGAWA Ito
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Picquier poche


Alors qu'elle rentre chez elle après son travail au restaurant, Rinco découvre que son amoureux est parti, vidant complètement l'appartement. De stupeur, la jeune femme en perd la voix. Tout a disparu : ses précieux ustensiles de cuisine achetés au fur et à mesure de ses économies, les prunes séchées réalisées des années auparavant avec sa grand-mère, le précieux mortier hérité de cette même grand-mère... Il ne reste plus rien ou presque : dans le réduit du compteur à gaz subsiste une jarre de saumure indispensable à la préparation de nombreux plats.

Totalement démunie, sa jarre sous le bras, Rinco décide de retourner dans son village natal qu'elle a quitté des années auparavant. Elle y retrouve sa mère, un être fantasque vivant avec une truie apprivoisée ; une mère avec laquelle Rinco n'est jamais parvenue à établir des relations chaleureuses et qui ne semble guère émue par ces retrouvailles impromptues. 

Pour éviter de sombrer dans l'apathie, la jeune femme décide de se consacrer à ce qu'elle aime par-dessus tout : la cuisine. Avec l'aide de Kuma, un ami d'enfance, elle aménage un restaurant baptisé l'Escargot. Là, elle ne se consacrera qu'à une seule table par service, réalisant un repas unique spécialement imaginé pour répondre aux envies profondes des convives. Pour y parvenir, Rinco cueille des grenades juchée sur un arbre, déterre des navets enfouis sous la neige... et surtout cuisine comme elle méditerait : profondément recueillie, traitant les produits avec égard et ses hôtes avec respect, se mettant totalement au service de l'art culinaire que lui a enseigné sa précieuse grand-mère. Le succès est au rendez-vous et très vite la nouvelle se répand : la cuisine de Rinco fait des miracles. Elle réalise les voeux les plus profonds de ceux qui la dégustent, comble les amoureux...

Ce premier roman d'une auteure japonaise spécialisée dans la littérature pour enfant est une véritable réussite ; il contente le lecteur comme l'amateur de cuisine ! A travers cette fable des temps modernes, Ogawa Ito met à l'honneur la transmission, le partage, la générosité... et le slow food ! Avec douceur et poésie, elle mène son lecteur à l'essentiel : l'âme des choses et des êtres. J'ai pris un plaisir immense à savourer chaque ligne de ce récit que j'ai lu avec le coeur empli de joie. Car c'est bien de cela dont il s'agit : de la joie qu'il y a à partager ce que l'on aime ! Plus encore que les autres fois, je vous souhaite donc bonne lecture !

Ce livre a été adapté au cinéma par Mai Tominaga en 2010 


Rinco's restaurant bande annonce (un petit clic !)

samedi 15 août 2015

Le legs d'Adam

Astrid Rosenfeld
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary
Folio n°5968


En retraçant l'histoire de deux hommes liés non seulement par des liens de sang mais aussi par leur quête d'amour et d'identité, Astrid Rosenfeld livre un premier roman tout à fait abouti qui, sous couvert de relater des destins individuels, nous plonge dans l'histoire collective.

Edward, jeune berlinois désœuvré, n'a pas connu son père. Dans la famille, lorsqu'on le compare à quelqu'un, c'est à son grand-oncle Adam qu'on fait référence. "Ce jour de printemps, je ressemblais à tous les autres bébés. Mais d'année en année, la ressemblance s'accrut. Les yeux d'Adam, la bouche d'Adam, le nez d'Adam." 

Pourtant lorsqu'il s'agit d'en savoir plus sur cet aïeul, le mutisme est de mise. De quel crime s'est-il rendu coupable pour que son nom génère tant de colère ? Adam aurait abandonné les siens, les dépouillant de tous leurs biens. C'est du moins ce que croit avoir compris Edward, jusqu'à ce qu'il mette la main sur un carnet écrit par Adam à l'intention d'une certaine Anna. Ligne après ligne, c'est une toute autre vérité qui se révèle : celle d'un jeune homme qui, par amour, a renoncé à suivre sa famille en exil en Angleterre pour retrouver la trace de sa bien-aimée en Pologne, au coeur du ghetto de Varsovie.

La galerie de portraits croqués avec justesse et un certain humour par l'auteure témoigne de sa profession première : Astrid Rosenfeld est directrice de casting pour le cinéma. Peut-être pensait-elle à l'un ou l'autre comédien en dépeignant Edda klingmann, la grand-mère d'Edward, ou son professeur de violon ? Evitant tout pathos, ce roman en deux temps - dont on regrettera peut-être que la première partie ne soit pas aussi percutante que la seconde - révèle une plume de qualité et laisse à penser qu' Astrid Rosenfeld ne s'arrêtera pas à ce brillant coup d'essai. 


samedi 8 août 2015

La clandestine du voyage de Bougainville

Michèle Khan
Points n°4048


Décembre 1766. L'Etoile et La Boudeuse sont sur le point d'appareiller, toutes deux sous le commandement de M. de Bougainville. L'objectif des deux navires est ambitieux : faire le tour du monde afin, d'une part, de céder les îles Malouines aux Espagnols qui les revendiquent et, d'autre part, prendre possession de nouvelles terres au nom de la Couronne et ramener de ce périple des métaux précieux mais surtout des épices : vanille, muscade, poivre... suscitent la curiosité du Roi et de sa cour.

Une telle odyssée ne peut se concevoir sans l'expérience de scientifiques. L'astronome Pierre-Antoine Véron sera de la partie, tout comme le médecin botaniste et naturaliste Philibert Commerson. A ses côtés, à bord de L'Etoile, le savant bénéficie de l'aide et de la compagnie de son valet, Jean Bonnefoy. Un curieux homme, ce Jean Bonnefoy ! Petit, d'apparence frêle et quelque peu efféminé, il surprend les matelots par son courage et sa force mais les intrigue également. Et pour cause ! En réalité, Jean s'appelle Jeanne et n'est autre que la compagne de Commerson. Veuf, celui-ci a rencontré la jeune femme alors qu'il herborisait. Jeanne a appris à connaître les plantes en suivant sa mère dans les prés et les bois ; Commerson de son côté a fréquenté les bancs de l'université. Mais qu'importe : entre ces deux-là, l'amour de la nature se transforme rapidement en amour tout court ! Impossible pour le scientifique d'imaginer ce périple autour du monde sans sa fidèle compagne, et impossible pour elle d'imaginer un instant ne pas participer à une telle aventure. Mais à cette époque, la place des femmes n'est pas sur un bateau. Aussi Jeanne a-t-elle recours à un stratagème pour faire partie du voyage : se déguiser et se faire passer pour le valet du scientifique.

Le voyage, on s'en doute, n'est pas de tout repos. Conditions climatiques difficiles, débarquements impossibles en raison de populations indigènes hostiles, épidémies et manque de nourriture, suspicion quant à la véritable personnalité du valet... Michèle Khan nous fait revivre une épopée qu'on n'oserait plus imaginer de nos jours et le voyage est passionnant ! D'autant qu'il s'inspire d'une histoire vraie : Jeanne Barret et Philibert Commerson ne sont pas sortis de l'imagination de l'auteure, tout au plus a-t-elle romancé leur rencontre et leur voyage. Dépaysement garanti, même si vous ne quittez pas votre jardin !