Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

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samedi 15 août 2015

Le legs d'Adam

Astrid Rosenfeld
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary
Folio n°5968


En retraçant l'histoire de deux hommes liés non seulement par des liens de sang mais aussi par leur quête d'amour et d'identité, Astrid Rosenfeld livre un premier roman tout à fait abouti qui, sous couvert de relater des destins individuels, nous plonge dans l'histoire collective.

Edward, jeune berlinois désœuvré, n'a pas connu son père. Dans la famille, lorsqu'on le compare à quelqu'un, c'est à son grand-oncle Adam qu'on fait référence. "Ce jour de printemps, je ressemblais à tous les autres bébés. Mais d'année en année, la ressemblance s'accrut. Les yeux d'Adam, la bouche d'Adam, le nez d'Adam." 

Pourtant lorsqu'il s'agit d'en savoir plus sur cet aïeul, le mutisme est de mise. De quel crime s'est-il rendu coupable pour que son nom génère tant de colère ? Adam aurait abandonné les siens, les dépouillant de tous leurs biens. C'est du moins ce que croit avoir compris Edward, jusqu'à ce qu'il mette la main sur un carnet écrit par Adam à l'intention d'une certaine Anna. Ligne après ligne, c'est une toute autre vérité qui se révèle : celle d'un jeune homme qui, par amour, a renoncé à suivre sa famille en exil en Angleterre pour retrouver la trace de sa bien-aimée en Pologne, au coeur du ghetto de Varsovie.

La galerie de portraits croqués avec justesse et un certain humour par l'auteure témoigne de sa profession première : Astrid Rosenfeld est directrice de casting pour le cinéma. Peut-être pensait-elle à l'un ou l'autre comédien en dépeignant Edda klingmann, la grand-mère d'Edward, ou son professeur de violon ? Evitant tout pathos, ce roman en deux temps - dont on regrettera peut-être que la première partie ne soit pas aussi percutante que la seconde - révèle une plume de qualité et laisse à penser qu' Astrid Rosenfeld ne s'arrêtera pas à ce brillant coup d'essai. 


dimanche 22 décembre 2013

Zoli

Colun McCann
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre
10/18 n°4172


Zoli est tzigane et vit en Slovaquie. Elle a six ans lorsque toute sa famille, à l'exception de son grand-père, meurt sous ses yeux. Un bataillon de fascistes les a tous rassemblés sur un lac gelé et les a regardés s'enfoncer, inexorablement, lorsque la glace a cédé... Le vieil homme et l'enfant sont les seuls survivants de ce drame. C'est donc à Stanislaus qu'il revient d'élever la fillette à qui il apprend à lire et écrire, orientant ainsi, sans le savoir, son destin.

En grandissant, Zoli développe des dons de chanteuse, puis de poétesse. Lettrée grâce à son grand-père, elle chante la culture et l'histoire de son peuple dont elle fait la fierté. Jusqu'au jour où ce même peuple la renie et la condamne pour avoir osé publier, avec l'aide d'un imprimeur-poète communiste et d'un traducteur anglais, ses propres écrits. La culture tzigane est une culture de l'oralité : en fixant sur le papier des mots qui révèlent l'histoire de son peuple, Zoli a trahi les siens. Bannie par ses pairs, fuyant les persécutions, elle entreprend alors un périple à travers une Europe marquée par des évolutions géopolitiques importantes.

Le roman se déroule sur une période assez large, des années trente à 2003, et dans un espace géographique ouvert, en pleine mutation. L'Europe traverse une guerre (la seconde) puis tente peu à peu de se reconstruire et de se forger une identité. Une Europe qui, progressivement, ouvre ses frontières tout en tolérant difficilement les migrants qu'elle veut sédentariser.

Colum McCann s'est inspiré de la vie d'une poétesse polono-tsigane pour écrire son roman. Mais à travers ce cheminement individuel, c'est une histoire collective qu'il nous délivre, celle d'un peuple qui, aujourd'hui encore, fait régulièrement la Une de l'actualité. A l'heure où l'Union européenne légifère afin de favoriser l'intégration des Roms, "Zoli" nous permet de mieux cerner la réalité tzigane et d'appréhender le destin de ces peuples dont aucun Etat, à travers le temps, n'a jamais voulu assumer véritablement la particularité des modes de vie et la culture. 


dimanche 3 février 2013

Le magicien de Lublin

Isaac Bashevis Singer
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gisèle Bernier
J'ai lu n°101


Isaac Bashevis Singer est un maître de la littérature yiddish. Cet écrivain polonais, mort en 1991, a reçu le prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son oeuvre en 1978. "Le magicien de Lublin", s'il vient d'être édité en Livre de Poche, n'est pas une nouveauté. Il parut pour la première fois en 1960. Pourtant, il reste d'une actualité saisissante tant les thèmes qu'il traite sont intemporels.

Yasha Mazur est un magicien à qui rien ne résiste : ni les serrures, ni les épées, ni le feu... ni les femmes ! Marié à Esther, juive pratiquante qu'il retrouve lors de ses retours à Lublin, il vit avec Magda, son assistante sur scène, durant ses tournées et ne dédaigne pas les faveurs d'une autre femme, Zeftel, ni la compagnie d'une bande de voleurs qu'il retrouve à Varsovie où il pratique son art. 
C'est là qu'il fait la connaissance d'Emilia et de sa fille, Halima. La jeune veuve séduit immédiatement Yasha mais, catholique, elle ne peut envisager de relation charnelle avec lui s'il ne se convertit pas à sa religion et s'il n'est pas prêt à s'engager formellement. De plus, Halima étant de santé fragile, un changement de climat serait salutaire et, pour cela, il faut de l'argent. Or, de l'argent, Yasha n'en n'a pas. Mais la bonne société de Varsovie en conserve dans ses coffres. Yasha qui, jusqu'alors, a toujours refusé d'utiliser ses dons pour des actions illicites sent sa volonté faiblir peu à peu...

Roman truculent, galerie de portraits et de caractères, "Le magicien de Lublin" est aussi une réflexion profonde sur le bien et le mal. Au travers des aventures de Yasha, l'auteur se demande si l'on peut suivre impunément toutes nos pulsions, sans se soucier des conséquences, directes ou indirectes, qu'elles auront sur celles et ceux qui nous entourent. A chacun d'y répondre. I. B. Singer, pour sa part, nous décrit un personnage régulièrement assailli par le doute et le questionnement qui, après une vie dissolue, s'engage sur le chemin de la rédemption et du mysticisme. Sa réflexion sur la religion, et sur le judaïsme en particulier, est éclairante et son roman, passionnant !