Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

dimanche 25 janvier 2015

Petit art de la fuite

Enrico Remmert
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
10/18  n°4821


Il n'est pas toujours facile d'être jeune ! C'est ce que pensent Vittorio, Francesca et Manuela, trentenaires un rien déboussolés. Le premier est violoncelliste et hypocondriaque. Vivant à Turin, il doit rejoindre Bari où il est engagé pour une série de concerts. Vittorio est amoureux de Francesca qui ne l'aime plus depuis qu'elle s'est entichée d'un de ses collègues, vétérinaire. Ne sachant comment avouer son désamour, elle décide d'accompagner le jeune homme à Bari, espérant trouver le bon moment et les bons mots... Manuella, quant à elle, est gogo-danseuse à certaines heures et monitrice d'auto-école à d'autres. Elle n'a qu'un désir : fuir un compagnon violent à qui elle a volé un tableau pour se venger de ses mauvais traitements. Alors, pourquoi ne pas conduire ses amis à Bari au volant de la Baronne, une fiat punto à double commande qui affiche bon nombre de kilomètres au compteur et un sérieux "souffle au coeur" !

Voici donc le trio sur les routes d'Italie pour un road-trip déjanté où rien ne se passe comme prévu. Au gré de rencontres qui s'enchaînent et ne se ressemblent pas, le paysage défile, ponctué par les crises de panique de Vittorio, les incertitudes de Francesca et les regards dans le rétroviseur de Manuella qui cherche à tout prix à semer la Range Rover blanche de son ami...

Récit à trois voix où chaque personnage s'exprime tour à tour, "Petit art de la fuite" est à la fois léger et grave, drôle et grinçant, loufoque et émouvant. L'auteur, écrivain mais également scénariste et réalisateur, a le sens du rythme, de la formule et de l'image : le résultat est agréable à lire et fait penser à une comédie douce-amère : on y croise des personnages à la recherche du bonheur qui se dévoilent peu à peu, découvrent à quel point ils ont besoin les uns des autres... tout en restant, à leur manière, des ados attardés que les exigences de la vie bousculent et font grandir.

dimanche 28 décembre 2014

Petits oiseaux

Yôko Ogawa
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud


Il en est des livres comme des hommes : certains sont bavards et bruyants tandis que d'autres sont discrets et délicats. Entre les deux, on déclinera toute une gamme de nuances mais, sans hésiter, "Petits oiseaux" appartient à la seconde catégorie. 

Y. Ogawa nous conte l'histoire de deux frères dont le cadet est seul à comprendre l'aîné. Celui-ci parle le "pawpaw", une langue inspirée du gazouillement des oiseaux auxquels il voue une réelle passion. La directrice de l'école maternelle voisine l'a bien compris : elle lui permet de venir nettoyer régulièrement la volière qui se trouve dans la cour de récréation. Quant au cadet, régisseur dans la résidence d'un riche propriétaire, il soigne les roses et veille à la préservation du lieu.
La vie des deux frères s'écoule tranquillement, au rythme de leur solitude partagée. Tout au plus préparent-ils un voyage, mais est-il si important qu'il ne puisse être annulé ? Ce qui compte, ce sont les rituels : soigner les oiseaux, respirer le parfum des roses, préparer les bagages...

Lorsque le frère aîné meurt, c'est le puîné qui reprend l'entretien de la volière. La vie à nouveau s'écoule, troublée par la disparition d'un enfant et les insupportables soupçons à l'encontre du Monsieur aux petits oiseaux. Privé du nettoyage de la volière puis mis à la retraite, il continue son existence sur le même mode, modifiant simplement ses rituels.

A la fois poétique et terriblement à l'écoute de l'apparente banalité du quotidien, voici un roman qui pourrait paraître austère s'il n'était aussi subtil. Roman de la solitude et des petits riens, du temps qui passe sans faire de bruit ; roman de la différence sur laquelle on ne s'attarde pas, ou si peu. Comme si les mots incompréhensibles prononcés par le frère aîné ne troublaient personne, sa présence attentive et vivante se suffisant à elle-même.

Une fois encore, Yôko Ogawa nous invite à regarder le monde différemment, et surtout à l'écouter. Car tout est son dans ce texte magnifique : le chant des oiseaux mais aussi celui du grillon, le bruit du papier de sucette qu'on déballe puis qu'on froisse, les cris d'enfants, le battage de la douleur qui martèle l'intérieur du crâne... 

Prenez le temps d'entrer dans cet univers si particulier : on en ressort comme apaisé, un peu plus à l'écoute du monde et de ses silences. Peut-être aussi un peu plus à l'écoute de notre propre existence.

Ce livre fait partie de la sélection des "Matchs de rentrée littéraire 2014" organisé par PriceMinister

"Chacun chantait de plus belle avec la gorge qui lui avait été attribuée..."


dimanche 21 décembre 2014

La confrérie des moines volants

Metin Arditi
Points n°3326


Russie, 1937. Douze moines rescapés des massacres religieux perpétrés par les forces de Staline se donnent pour mission de sauver le patrimoine de la Sainte-Eglise de Russie. Vivant au fond des bois sous l'autorité du frère Nikodime, un colosse aux pieds d'argile hanté par son passé et tourmenté par le désir charnel, ces hommes prennent des risques quotidiens pour sauver les plus beaux trésors de l'art sacré orthodoxe des pillages et destructions orchestrés par les bolcheviques. Une fois les icônes et autres encensoirs sauvés, ils les enterrent dans une cache spécialement aménagée, au milieu d'un cimetière abandonné. Les acrobaties auxquelles ils doivent parfois se résoudre pour décrocher certaines œuvres des murs des églises leur ont donné l'idée de se nommer la confrérie des moines volants.

Paris, mai 2000. Mathias, photographe de mode renommé, découvre au décès de son père que celui-ci ne lui a peut-être pas tout raconté de sa vie et de ses origines. Une lettre cachée dans un meuble légué par son paternel lui révèle que sa grand-mère était russe et un cahier remisé au même endroit titille la curiosité de l'artiste : il répertorie des objets d'art religieux qui auraient été mis à l'abri dans un refuge ainsi qu'un plan... Commence alors pour Mathias une double quête qui le mène au pays de ses ancêtres à la recherche de ses origines et d'un patrimoine culturel important.

Entre 1918 et 1938, l'église orthodoxe russe a fait l'objet de véritables massacres : plus de 1000 monastères furent fermés, 50.000 églises furent saccagées et quelque 200.000 religieux et membres du clergé furent exécutés par le NKVD, le commissariat du peuple aux Affaires intérieures. 

Mêlant le réel à l'imaginaire, y compris dans une préface qui pourrait laisser croire que la confrérie des moines volants a bel et bien existé, Metin Arditi signe ici un roman contrasté. La première partie, illustrée par des personnages hauts en couleur, est passionnante. On suit avec intérêt les opérations de sauvetage menées par ces moines portés par une foi inébranlable et conduits par le frère Nikodime en perpétuelle quête de rédemption. La seconde partie, en revanche, me laisse un peu sur ma faim. Les personnages y manquent de charisme, à l'exception peut-être de Polia, la journaliste russe qui accompagne Mathias dans ses démarches et qui incarne la Russie des années 2000. Entre non-dit, culpabilité et devoir de mémoire, cette seconde intrigue, même si elle s'inscrit dans la continuité de la première, manque un peu de rythme et de souffle. Au final, on ne sort toutefois pas déçu de la lecture de ce livre qui fait partie de la sélection 2015 du Prix du meilleur roman des lecteurs de Points.


dimanche 14 décembre 2014

Dans les forêts de Sibérie

Sylvain Tesson
Folio n°5586


"Le luxe ? C'est le déploiement devers moi de vingt-quatre heures, offertes chaque jour à mon seul désir. Les heures sont de grandes filles blanches dressées dans le soleil pour me servir". 
Voilà effectivement le vrai luxe : le temps. Celui qui m'a manqué ces dernières semaines pour lire et partager avec vous mes lectures. Jusqu'à ce que des amis m'offrent le livre de S. Tesson en me disant "Tu vas voir, ce livre est extraordinaire. Il te plaira". 
Et oui, il m'a plu. J'ai tout de suite aimé suivre l'auteur dans son repli, son éloignement total de la société ("Le nom donné à ce faisceau de courants extérieurs qui pèsent sur le gouvernail de notre barque pour nous empêcher de la mener où bon nous semble"), dans son observation de la nature et ses contacts privilégiés avec une mésange, dans ce besoin de silence, de retrait...

Durant 6 mois, Sylvain Tesson s'est installé dans une isba de bois, loin de tout et de tous, au bord du lac Baïkal. Muni de l'équipement ad hoc pour survivre dans ce milieu que certains qualifieraient volontiers d'hostile, c'est aussi en compagnie de livres aussi divers que variés qu'il a vécu cette parenthèse érémitique : Kirkerkegaard, Lacarrière, Sade,Giono, Lao-Tseu, Hemingway... de la philosophie, des romans, des nouvelles, du théâtre. De quoi combler toutes les attentes d'un homme qui a fait le choix d'une parenthèse assez radicale.

A la fois poétique et bien ancré dans le réel, drôle et plein de (bon) sens, le récit de Sylvain Tesson a cela de fascinant qu'il nous permet, par la réflexion qu'il suscite, de trouver quelques fenêtres de respiration dans un quotidien parfois encombré.

Soyons francs : la Sibérie ne me tente pas plus aujourd'hui qu'hier : je n'aime pas le froid ! Mais il m'arrive de rêver d'une "île déserte"... Ma Sibérie à moi se trouve à un jet de pierres de mon "isba", je l'aperçois au loin, de ma fenêtre : c'est une cathédrale de hêtres où le silence, les mésanges et les couleurs me permettent de me ressourcer, de me recentrer. Et vous, à quoi ressemble votre Sibérie ?


Forêt de Soignes, lieu-dit des Enfants noyés

lundi 29 septembre 2014

Les Tendres Plaintes

Yôko Ogawa
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle et Yukari Kometani
Babel (Actes Sud) n° 1268


Loin de Tokyo et de son agitation, Ruriko, la narratrice, a fui son mari infidèle pour trouver refuge dans un chalet familial, au milieu de la forêt. La solitude, les bruits de la nature, les souvenirs qu'elle peut lire dans les murs du chalet se mêlent à son activité de calligraphe pour meubler ses journées et lui apporter calme et sérénité. 

Non loin de là oeuvrent Nitta, facteur de clavecin, et Kaoru, son apprentie. Leur vie tourne autour du bois qu'ils travaillent, des plumes qu'ils taillent et de la musique qui emplit leur existence lourde de secrets. Nitta porte en lui le deuil d'une carrière de musicien avortée depuis que le trac le paralyse dès qu'il joue devant un auditoire, aussi restreint fut-il ; quant à Kaoru, c'est le meurtre de son fiancé qui a bouleversé son existence. Pour ces deux êtres, le travail et le silence sont des baumes apaisants, tout comme la présence de Dona, un chien aveugle et sourd requérant toute leur attention.

Lorsque Ruriko rencontre les deux artistes, elle est d'abord fascinée par ce duo absorbé par un travail dont l'essence même lui échappe. Mais ce qui lui échappe également, c'est la nature du lien qui unit le maître et l'apprentie : Ruriko ne parvient pas à déceler s'il est de l'ordre de l'amitié ou de l'amour ; cela la trouble d'autant plus que Nitta ne la laisse pas indifférente.

Dans ce trio qui évolue au son des Tendres Plaintes de Rameau, l'amour du beau et du travail parfait va peu à peu se conjuguer avec la jalousie et l'incompréhension. Mais peut-être faut-il en passer par là pour permettre à chacun de se retrouver et, à Ruriko, d'envisager une existence nouvelle ?

Yôko Ogawa maîtrise l'art de capter la beauté subtile de moments rares ; mieux encore, elle sait les traduire avec émotion pour nous mener sur des chemins où l'art et la nature s'inscrivent en contrepoint des sentiments humains. "La petite pièce hexagonale" en était un bel exemple, "Les tendres plaintes" confirme ce talent. 


Pour écouter les Tendres Plaintes, cliquez ici

dimanche 31 août 2014

La mer, le matin

Margaret Mazzantini
Traduit de l'italien par Delphine Gachet
10/18 n°4814


Jamila fuit la Libye et la guerre qui lui a pris son mari. Elle n'a qu'un espoir : mettre son fils Farid à l'abri du conflit en s'embarquant sur un rafiot de fortune en compagnie d'autres réfugiés pour gagner la Sicile. 
Angelina est née et a grandi en Libye avant d'être, comme tous les colons italiens, chassée par le régime de Khadafi. Elle vit en Sicile où elle se sent étrangère et n'a qu'un rêve : retourner sur les terres de son enfance avec son fils Vito, un jeune homme en mal de vivre.
Deux femmes, deux destins d'une rive à l'autre de la Méditerranée : la mer comme une espérance, synonyme de fuite ou de retour.

Avec une infinie justesse et une sensibilité à fleur de page, Margaret Mazzantini nous mène sur les traces de ces migrants prêts à tous les sacrifices pour contrer le destin. Loin de nous dépeindre une situation misérabiliste ou larmoyante, l'auteur place le récit sous le signe du courage et de la volonté incarnés par ces mères qui, sans même le savoir, écrivent un fragment de l'histoire. 

En lisant ces lignes, comment ne pas penser à ces images trop souvent répétées  : ces gens au bord du désespoir qui sacrifient jusqu'à leur dernier sou pour trouver une terre d'accueil où, enfin, ils pourront vivre sans la peur au ventre ? Comment ne pas penser à tous ces pays en guerre où les civils paient cher la folie de ceux qui les gouvernent ? Et comment ne pas savourer la chance de vivre dans des lieux où règne la paix ? 

Au moment où je terminais la lecture de "La mer, le matin", les médias annonçaient la disparition de 170 Africains au large des côtés libyennes, à l'est de Tripoli, après que l'embarcation en bois sur laquelle ils avaient embarqués ait chaviré. Lire le livre de Margaret Mazzantini m'a paru soudain encore plus indispensable...