Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

dimanche 12 mai 2013

Debout sur la terre

Nahal Tajadod
Le Livre de Poche n°32783

Voilà un roman qui tient de la fresque historique, de l'étude sociologique et de la galerie de portraits ! Pour nous conter l'histoire de l'Iran du 20e siècle, de l'avènement du Chah au retour des ayatollahs, Nahal Tajadod nous entraîne dans une folle journée, celle de Fereydoun, réalisateur de feuilletons à succès qui doit rencontrer Monsieur V., homme politique et biographe iranien de Victor Hugo. 

Si Monsieur V. n'est pas au rendez-vous, la visite qu'effectue le réalisateur à son domicile est prétexte à quelques rencontres hautes en couleurs : Massoud l'électricien, grand amateur de cinéma qui s'est détourné peu à peu des écrans noirs pour se lancer dans une lecture stricte du Coran, Gol Bibi la cuisinière qui rêve d'un petit rôle dans un feuilleton, Eva la joueuse de tennis suédoise... mais aussi Mr Talebi, le tailleur, ou encore le jardinier. Sans oublier Ensiyeh, fille d'un chef de tribu kurde et grand propriétaire terrien, élevée comme un garçon puisque aucune des femmes épousée par son père ne lui a donné d'héritier mâle. Exilée à Téhéran à la mort de ce père dont elle défend la mémoire, Ensiyeh fait la connaissance de Fereydoun qui en tombe amoureux ; à elle seule, elle symbolise la condition de la femme en Iran.

D'une page à l'autre, d'un chapitre à l'autre, Nahal Tajadod revisite l'histoire de son pays symbolisée par diverses étapes importantes : l'interdiction du port du voile en 1936 et le retour du tchador en 1979, la confiscation des terres et des biens des chefs de tribus locaux, l'ouverture à la culture occidentale et le retour à un islamisme radical... Tout cela, l'auteur nous le relate à travers différents épisodes de vie de ses personnages. Cela tient parfois du vaudeville tant on a l'impression que les protagonistes entrent par une porte et sortent par une autre, c'est enlevé, instructif, jamais ennuyeux... et surtout, cela permet de découvrir différents aspects de ce pays dont on parle assez peu. Heureusement que des auteurs comme N. Tajadod ou Marjane Satrapi (créatrice de Persepolis et de Poulet aux prunes) ou des réalisateurs comme Jafar Panahi (Le cercle), Asghar Farhadi (A propos d'Elly) ou encore Bahman Ghobadi (Les chats persans) nous permettent d'entrouvrir une fenêtre pour découvrir la réalité de la culture et de la société iraniennes.  

De Nahal Tajadod, on lira aussi avec bonheur "Passeport à l'iranienne".

dimanche 28 avril 2013

Du domaine des Murmures

Carole Martinez
Folio n°5552


C'est à un voyage dans le temps que je vous convie cette semaine. Quittons notre 21e siècle pour marcher sur les traces d'Esclarmonde, jeune fille de 15 ans qui, le jour de ses noces, alors que la foule et le clergé attendent son consentement, a l'audace de refuser l'homme auquel son père l'a promise. 

Nous sommes en 1187. Quelque part dans la France profonde, Esclarmonde vient de poser un geste d'une grande modernité pour l'époque. Elle  a osé dire "non", s'opposant ainsi à un destin tout tracé, lui préférant une vie de recluse. En effet, pour échapper au mariage, la jeune fille offre sa vie à Dieu et choisit d'être emmurée. Tôt le matin, alors qu'il ne lui reste plus que quelques heures de liberté, elle s'offre une dernière balade afin de "jouir pleinement de cette dernière aube". Violée au milieu des fougères, elle ignore, lorsque commence sa réclusion, qu'elle porte un enfant.

Très vite, la jeune fille attire nombre pèlerins et pêcheurs qui viennent se confier à elle. Dans sa cellule simplement munie d'une "fenestrelle" à barreaux, elle écoute les uns et les autres. Versée dans la prière, elle apporte réconfort et soutien ; ses paroles comblent ceux qui l'approchent et on lui attribue des dons particuliers. La naissance de son fils, alors que tous la croient immaculée, attise encore la ferveur : on crie au miracle ! Mais celle qui, jusqu'alors, avait réservé son amour à Dieu découvre avec la maternité un amour bien terrestre celui-là. Partagée entre la tendresse qu'elle délivre à son enfant et les visions qui lui recommandent d'envoyer son père et ses proches en Terre Sainte, elle nous relate son histoire au fil d'un conte à la fois mystique et psychanalytique qui pourrait effrayer tant il est loin de notre époque "moderne" mais qui, au contraire, nous emporte dans un univers ardent.

Carole Martinez m'avait déjà séduite avec son roman "Le cœur cousu". Elle confirme ici son talent de conteuse et la richesse de son écriture. Car la langue dont elle use pour faire parler Esclarmonde est à la fois poétique et sensuelle, servie par un vocabulaire subtil. Elle nous entraîne, tout au long de son récit, dans un moyen-âge qui accordait peu de place aux femmes : par la voix de son héroïne, elle leur redonne vie.

"Du domaine des Murmures" a obtenu le Goncourt des lycéens en 2011

dimanche 21 avril 2013

Une collection très particulière

Bernard Quiriny
Points n°3009


Rationalistes, passez votre chemin ! Voici un recueil de nouvelles qui n'est pas pour vous. Si, par contre, vous aimez vous laisser porter par l'imaginaire, le fantasque, le cocasse... n'hésitez pas. Car d'imagination, l'auteur (d'origine belge, ce qui explique sans doute certaines choses*) n'en manque guère. D'humour non plus, pas plus que de fantaisie.

Trois thèmes traversent son recueil : "Une collection très particulière" qui se réfère à la bibliothèque de son héros, Pierre Gould, "Dix villes" et "Notre époque". 

La bibliothèque de P. Gould est constituée de livres. Jusque là, rien d'étonnant. Mais elle comporte plusieurs sections : les livres tellement ennuyeux que personne n'a jamais pu les lire ; ceux qu'on ne peut lire que correctement vêtu, cravate de rigueur ; les livres gigognes qui, sous une apparence normale, sont combinables pour former de nouveaux romans ; les livres qui continuent à s'auto-corriger après leur édition ; ceux qui continuent à s'écrire après le décès de leur auteur ; les livres de cuisine aux ingrédients introuvables ou dont les recettes rendent malades... sans oublier les livres qui sauvent la vie et ceux qui y mettent un terme ! 
Pour ce qui est des villes, on trouve, pêle-mêle, une ville italienne où toutes les rues, toutes les places, toutes les fontaines, tous les squares... portent le même nom ; une ville française où on ne vit qu'un jour sur deux, l'autre étant consacré à dormir ; une ville américaine totalement silencieuse ; une ville sicilienne (le texte le plus court du recueil) dont on sait seulement que : "Pleins de confiance, les fondateurs de Livini construisirent la ville au pied d'un volcan qu'ils croyaient éteint"...
Enfin, à travers quelques textes, l'auteur nous propose une radiographie de la société. Et quelle société : imaginez un instant vivre dans un monde où un sérum de jouvence accessible à tous permet de rajeunir à l'envi, où chacun peut décider de changer de nom aussi souvent qu'il le souhaite... un monde où les corps s'échangent en faisant l'amour : monsieur devenant madame, et inversement...

Voyage en "absurdie" qui n'est pas sans évoquer Italo Caovino ou Marcel Aymé, voilà un recueil plein de surprises qui vous fera regarder votre bibliothèque et son contenu d'un regard neuf. Peut-être même la trouverez-vous trop sage...
Et vous, au fait, que collectionnez-vous ?


* pour ceux d'entre vous qui l'ignorent, la Belgique est qualifiée de pays du surréalisme.



dimanche 14 avril 2013

Indiennes
Rudali et autres nouvelles

Mahasweta Devi
Nouvelles traduites du bengali par Marielle Morin
Babel n° 1142

De mes voyages en Inde, j'ai gardé le souvenir de beaucoup de visages féminins. Des regards sombres mais bienveillants, des sourires éclatants, des chevelures de jais... Des femmes chantant dans un temple, d'autres au milieu du désert faisant sécher de la bouse de vache pour allumer le feu... Certaines m'ont demandé si je m'étais mariée par amour, d'autres se sont étonnées que je n'aie pas d'enfants... Oui, vraiment les femmes indiennes m'ont marquée, tout comme les héroïnes des nouvelles de M. Devi. 
Chacune, à sa façon, illustre un aspect de la condition féminine en Inde. De régions et de castes différentes, toutes ont en commun d'être confrontées à des hommes qui les abandonnent, veulent les dominer, les asservir... et toutes mettent leur formidable énergie à renverser ce rapport dominant-dominé pour gagner leur liberté. 

Il y a Sanichari qui gagne sa vie comme pleureuse après avoir enterré nombre de ses proches sans verser une seule larme, trop occupée à chercher de quoi subsister ; il y a Dhauli qui espère le retour de l'homme qui l'a mise enceinte mais que sa famille a éloigné par crainte du déshonneur ; il y a Mary la métisse, fille d'un Blanc et d'une Indienne, qui attire les regards et les convoitises, mais reste fidèle à l'homme qu'elle veut épouser... 

Oui, toutes ces femmes m'ont marquée. Mais si la quatrième de couverture indique que l'auteur "donne à entendre, avec une redoutable efficacité, ces voix opprimées et solitaires souvent ignorées par les livres d'histoires et les médias", j'ai été plus marquée encore par ce qui est arrivé en décembre dernier à une jeune étudiante dans un bus de New-Delhi et qui laisse penser que les femmes sont encore des proies faciles. Cette jeune femme, qui a perdu la vie suite à un viol collectif dans un transport public, pourrait être l'héroïne d'une nouvelle de Mahasweta Devi. Malheureusement, la réalité a dépassé la fiction et, cette fois, les médias ne se sont pas tus.

Bien sûr, aujourd'hui en Inde, des femmes sont ingénieurs, scientifiques ou chefs d'entreprises... même si, dans les villages, les coutumes ancestrales ont la vie dure. Malgré tout, y compris dans les villes, des hommes continuent d'exercer la violence à leur encontre. Un seul remède à cela : l'éducation. Celle des fillettes qui ont le même droit au savoir que les garçons, et celle des garçons à qui il faut apprendre dès le plus jeune âge que tous les êtres naissent égaux.


Jaisalmer, mars 2000 (© Sylvie Strobl)

dimanche 7 avril 2013

La nuit tombée

Antoine Choplin
La fosse aux ours

Un homme parcourt la campagne ukrainienne sur une moto à laquelle il a attelé une remorque. Il vient de Kiev où il est écrivain public et se rend dans "la zone" où il habitait précédemment et qu'il a quittée après "les événements". En route, il fait arrêt chez des amis, Vera et Iakov. Ce dernier est alité, faible : "Le visage est méconnaissable. Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane, laissant voir en plusieurs endroits l'épaisse saillie des veines. L'un de ses yeux est presque fermé, comme celui d'un boxeur après un combat. Les joues sont creuses, les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées".

Pourtant, ce n'est pas un combat de boxe qui est responsable de l'état de Iakov. Comme nombre de ses amis, il a été irradié lors de l'incendie du réacteur de Tchernobyl. Gouri s'en est un peu mieux sorti, contrairement à sa fille Ksenia. C'est pour elle qu'il effectue ce pèlerinage, afin de récupérer dans l'appartement qu'ils occupaient un objet qui évoque l'enfance de sa fille, et le bonheur perdu.

Le temps d'un dîner chez Vera et Iakov en compagnie d'autres rescapés, la vodka réchauffe les cœurs. Les souvenirs heureux refont surface, par petites touches : les uns évoquent une partie de pêche, Vera chante en s'accompagnant à l'accordéon... la vie reprend ses droits. Mais il n'est pas possible de passer sous silence cette nuit tragique et les événements qui ont suivi : ceux que l'on a envoyé sans protection éteindre l'incendie, les grues aux mâchoires puissantes qui ont enterré des villages entiers, ceux qui sont marqués à  vie dans leur chair...

Avec ce texte court, d'une écriture simple et limpide, Antoine Choplin nous plonge dans une atmosphère de fin du monde. Mais au milieu du chaos, il parvient à faire scintiller une petite lueur d'espérance. Qu'on la nomme empathie, chaleur humaine, fraternité..., elle est ce fil qui relie les êtres et les protège du désespoir ultime. C'est à la fois triste, et beau.

dimanche 31 mars 2013

Un verger au Pakistan

Peter Hobbs
Traduit de l'anglais par Julie Sibony
Christian Bourgois Editeur


Parce qu'il a eu l'audace de tomber amoureux de la fille d'un notable alors qu'il est le fils d'un simple cultivateur du nord du Pakistan, le narrateur, à peine âgé de 14 ans, est jeté en prison. Il y croupira pendant 15 ans, subissant tortures et humiliations, sans qu'aucun procès ne lui soit fait : "On m'avait jeté en prison non pas pour que je sois puni, mais oublié". 

Soumis au bon vouloir de ses geôliers, il est libéré sans raison particulière. Durant toutes ces années, il n'a reçu aucune nouvelle de sa famille ni de sa bien-aimée, et c'est la providence qui met sur son chemin Abbas, un poète et intellectuel, qui le recueille et le prend sous son aile. Abbas est veuf et élève seul sa fille âgée de 10 ans. En leur compagnie, le jeune homme se reconstruit physiquement et moralement, réapprend à lire, à écrire, à savourer des plaisirs simples comme le goût d'une grenade cueillie sur l'arbre, le parfum quasi enivrant d'une rose ou la chaleur d'un rayon de soleil. Mais il doit également réapprendre un nouveau monde car, en 15 ans, beaucoup de choses ont changé. Sa famille a disparu, le verger de son père, où il se rend régulièrement, a été confisqué au profit d'un chef tribal qui le laisse à l'abandon... et surtout, la guerre a semé la méfiance et la peur : "De nouvelles voix s'élèvent (...). Elles exigent l'application de la Charia. Quand elles parlent de tradition, elles ne se réfèrent pas au mode de vie que nous connaissons depuis des générations".

Toutefois, à travers tout ce temps, le jeune homme n'a jamais oublié Saba, son amour de jeunesse, dont le souvenir l'a porté durant les épreuves qu'il a traversées. C'est pour elle qu'il témoigne, pour lui réaffirmer son amour. Pour ce faire il utilise une langue poétique et forte, dont le souci du détail n'est pas sans évoquer les miniatures orientales. On saluera le travail de la traductrice qui rend, dans toute son ampleur, la profondeur de ce langage au service d'une histoire d'amour intemporelle.


Miniature arabe, XIIIe siècle


dimanche 17 mars 2013

Le pari des guetteurs de plumes africaines

Nicholas Drayson
Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj
J'ai lu n° 10214


Chaque mardi matin, Mme Rose Mbikwa conduit une promenade ornithologique à Nairobi. Elle y partage avec les participants sa passion pour les oiseaux. Et chaque mardi matin, fidèlement, M. Malik participe à la promenade, n'osant révéler à Mme Rose qu'il est amoureux d'elle. Peut-être pourrait-il profiter du bal annuel du Hunt Club pour l'inviter et lui faire part de son amour ? Oui, mais voilà ! Au même moment resurgit à Nairobi Harry Khan. Cet ancien camarade de collège de M. Malik a, lui aussi, des vues sur Mme Rose et souhaite également profiter du bal pour lui révéler sa flamme.

En véritable gentlemen, et pour ne pas contraindre la dame à un choix qu'il lui serait peut-être difficile de poser tant ils sont différents, les deux hommes décident de se départager par un pari tout à fait original : ils ont 8 jours pour repérer et identifier le plus grand nombre d'oiseaux dans le pays. Commence alors, pour l'un et l'autre, une chasse visuelle qui les mène vers de nombreuses rencontres et leur fait vivre quelques aventures insolites.

Mon intérêt pour les oiseaux m'a poussée vers ce roman dont je me suis délectée. Car, effectivement, on y parle oiseaux à toutes les pages, ou presque. Mais je vous rassure : même si ces petits animaux ne vous inspirent guère, l'humour de Drayson, lui, ne devrait pas vous laisser indifférents. Ne vous attendez pas à rire à gorge déployée, mais plutôt à savourer cet humour subtil, et parfois surréaliste, que manient si bien les Anglais. Gageons aussi que vous ne resterez pas insensibles aux personnages pittoresques qui traversent l'histoire et accompagnent Malik et Khan. Voilà un roman léger, tout en finesse et en couleurs, qui - par ces journées froides et sans lumière - se révèle un excellent remède contre la morosité !


© Sylvie Strobl (mars 2011)