Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

samedi 8 août 2015

La clandestine du voyage de Bougainville

Michèle Khan
Points n°4048


Décembre 1766. L'Etoile et La Boudeuse sont sur le point d'appareiller, toutes deux sous le commandement de M. de Bougainville. L'objectif des deux navires est ambitieux : faire le tour du monde afin, d'une part, de céder les îles Malouines aux Espagnols qui les revendiquent et, d'autre part, prendre possession de nouvelles terres au nom de la Couronne et ramener de ce périple des métaux précieux mais surtout des épices : vanille, muscade, poivre... suscitent la curiosité du Roi et de sa cour.

Une telle odyssée ne peut se concevoir sans l'expérience de scientifiques. L'astronome Pierre-Antoine Véron sera de la partie, tout comme le médecin botaniste et naturaliste Philibert Commerson. A ses côtés, à bord de L'Etoile, le savant bénéficie de l'aide et de la compagnie de son valet, Jean Bonnefoy. Un curieux homme, ce Jean Bonnefoy ! Petit, d'apparence frêle et quelque peu efféminé, il surprend les matelots par son courage et sa force mais les intrigue également. Et pour cause ! En réalité, Jean s'appelle Jeanne et n'est autre que la compagne de Commerson. Veuf, celui-ci a rencontré la jeune femme alors qu'il herborisait. Jeanne a appris à connaître les plantes en suivant sa mère dans les prés et les bois ; Commerson de son côté a fréquenté les bancs de l'université. Mais qu'importe : entre ces deux-là, l'amour de la nature se transforme rapidement en amour tout court ! Impossible pour le scientifique d'imaginer ce périple autour du monde sans sa fidèle compagne, et impossible pour elle d'imaginer un instant ne pas participer à une telle aventure. Mais à cette époque, la place des femmes n'est pas sur un bateau. Aussi Jeanne a-t-elle recours à un stratagème pour faire partie du voyage : se déguiser et se faire passer pour le valet du scientifique.

Le voyage, on s'en doute, n'est pas de tout repos. Conditions climatiques difficiles, débarquements impossibles en raison de populations indigènes hostiles, épidémies et manque de nourriture, suspicion quant à la véritable personnalité du valet... Michèle Khan nous fait revivre une épopée qu'on n'oserait plus imaginer de nos jours et le voyage est passionnant ! D'autant qu'il s'inspire d'une histoire vraie : Jeanne Barret et Philibert Commerson ne sont pas sortis de l'imagination de l'auteure, tout au plus a-t-elle romancé leur rencontre et leur voyage. Dépaysement garanti, même si vous ne quittez pas votre jardin !


















dimanche 26 juillet 2015

Pueblo

Evelyne Heuffel
Ker Editions

C'est l'histoire d'une quête, presque une intrigue, construite comme un puzzle ! La narratrice, qui a vécu au Mexique avant de se réinstaller en Europe, reçoit une lettre de Nacha l'invitant à la rejoindre dans son "pueblo". Nacha, c'était la baby-sitter de sa fille, une indienne mexicaine rencontrée à Mexico des années auparavant, qui avait le don pour raconter des histoires. Mais était-ce des histoires ou des fragments de vérité ? 
Nous sommes en 1993 et, faute de temps, c'est par un courrier que la narratrice répond à l'invitation, un courrier qui lui revient avec la mention "adresse inconnue".

Quelque dix années plus tard, taraudée par les souvenirs, elle décide de partir au Mexique pour y retrouver la vieille femme. Commence alors un périple qui la mène de Mexico à Aguas Calientes, en passant par Real de Catorce, un village perdu dans le désert, sur les traces d'une Nacha introuvable. Au fil des pages, les souvenirs affluent, l'histoire de Nacha se dessine, se jouant de la chronologie. Passé et présent s'entremêlent dans un récit coloré, chatoyant, terriblement vivant - enrichi ponctuellement par des expressions en espagnol : ce sont les mots de Nacha qui chantent et résonnent. 

Très belle découverte que ce roman d'une auteure belge publié chez Ker Editions, une jeune maison d'édition, belge elle aussi ! Très beau voyage dans un Mexique profond qu'Evelyne Heuffel semble porter en elle tant elle le décrit avec un réalisme quasi cinématographique. Pour qui souhaite le dépaysement et l'authenticité, voilà un roman tout indiqué.


dimanche 19 juillet 2015

Pietra viva

Léonor de Récondo
Points n° 4012

A 30 ans, Michel-Ange est déjà le sculpteur de renom que l'on sait, mais c'est aussi un petit garçon orphelin qui n'a jamais su dépasser le sentiment d'abandon laissé par la mort de sa mère bien-aimée. Or, la mort frappe à nouveau, emportant Andrea, un jeune moine d'une beauté troublante auquel l'artiste est très attaché. Cette mort le plonge dans une infinie tristesse. Afin de s'occuper l'esprit et de dominer son chagrin, Michel-Ange quitte Rome et se rend à Carrare pour y choisir le marbre qui servira au tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Là, dans cette petite ville qu'il connaît bien, au milieu de la campagne toscane, l'artiste s'étourdit dans le travail le jour, confronté la nuit à des rêves qui ravivent sa douleur. Entouré des carriers et des tailleurs de pierre, l'homme irascible et tourmenté se laisse progressivement apprivoiser par Michele, un jeune garçon qui vient de perdre sa mère. La spontanéité et l'innocence de l'enfant ainsi que la naïveté poétique et la folie douce de Cavallino font renaître chez le sculpteur une palette d'émotions profondément enfuies. En s'y abandonnant, l'artiste s'ouvre à une dimension nouvelle qui transcendera désormais son oeuvre.

Avec beaucoup de finesse, Léonor de Récondo nous conduit sur les traces d'un Michelangelo que la vie n'a pas épargné. L'homme, que l'on avait déjà croisé dans le très beau roman de Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, trouve son répit dans la pierre qu'il choisit avec précision et taille avec talent. Mais l'auteur lui ouvre une voie nouvelle : celle de l'attention aux autres, de l'écoute. Une voie que connaît bien l'écrivain, violoniste baroque avant de manier la plume et qui, comme tout musicien, sait à quel point l'écoute est capitale. Cette très belle réflexion sur l'art et la création, mais aussi sur la mort qui nous bouleverse tous, est menée avec une grande simplicité et une profondeur infinie, dans une langue épurée mais percutante. La marque d'un grand talent !

"Ce livre magique, magnifique et lumineux, est un best-seller". Une telle indication sur la couverture d'un roman a pour habitude de me faire fuir tant je me méfie de tout ce qui s'apparente, de près ou de loin, à un succès de foule. Pourtant cette fois, ma curiosité fut plus forte que mes a priori et ce, pour mon plus grand bonheur. Un bonheur que je vous invite vivement à partager.

dimanche 19 avril 2015

Les mille et une gaffes de l'ange gardien Ariel Auvinen

Arto Paasilinna
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
Folio n°5931


De son vivant, Ariel Auvinen était un brave homme, sans grande envergure. Aussi espère-t-il se rattraper après son décès lorsque que l'opportunité lui est donnée de rejoindre la cohorte des anges gardiens menée par Gabriel. C'est d'ailleurs auprès de ce dernier, dans une église de Kerimäki en Finlande, qu'Ariel et d'autres trépassés suivent un séminaire de formation afin d'apprendre à protéger les mortels qui leur sont confiés. Mais pour qui s'imagine que cela est aisé, Ariel est la preuve flagrante qu'il n'en n'est rien ! 

Doté d'une paire d'ailes de 10 mètres d'envergure qui compliquent ses déplacements, Ariel commence par prendre soin d'une vieille dame un peu bigote, sans grand succès. Jusqu'à ce qu'il découvre son nouveau protégé, Aaro Korhonen, un homme dont la vie, jusqu'à présent, s'est déroulée de manière plutôt satisfaisante. Mais doté d'un tel protecteur, l'existence d'Aaro va prendre un tout autre tour. Accidents de corbillard, incendie, commotions cérébrales en série... on se dit parfois qu'il vaudrait mieux ne pas avoir d'ange gardien plutôt que cet Ariel ! Car à multiplier gaffes, bêtises et erreurs en tous genres, il finit par attirer l'attention ! De Gabriel tout d'abord, qui le sermonne copieusement, puis d'un démon envoyé par Satan. Pour ce dernier, un ange capable de déclencher de telles catastrophes constituerait une bonne recrue !

Fantaisie et drôlerie sont au rendez-vous de ce roman d'A. Paasilinna qui, cependant, n'est pas ce qu'il a produit de meilleur. Mais ne boudons pas notre plaisir : les aventures de cet ange gaffeur constituent un moment de lecture agréable qui prête plus d'une fois à rire. On regrettera quand même le côté répétitif de la narration. Au final, en refermant le livre, on serait tenté de lever les yeux au ciel afin d'y détecter la présence éventuelle d'Ariel ou de l'un de ses collègues, en souhaitant surtout que - si ange gardien il y a - il soit réellement efficace et protecteur !


mercredi 1 avril 2015

Le poids des secrets

Aki Shimazaki
Babel

J'ai déjà évoqué ici mon goût pour ces auteurs japonais dont la simplicité d'expression n'a d'égal que la profondeur des sentiments et des émotions qu'ils transcrivent. Une fois encore, c'est ce qui me touche dans cette pentalogie d'Aki Shimazaki. "Le poids des secrets" est constitué de 5 petits récits publiés indépendamment les uns des autres mais que les éditions Babel ont eu la bonne idée de regrouper en un joli coffret. Outre ce critère esthétique, la démarche est judicieuse car ces 5 opuscules racontent la même histoire vue par un protagoniste différent. 

Le secret principal, c'est celui de Mariko qui a entretenu une relation adultère avec un homme marié, père d'une fillette. Ensemble, ils ont eu un enfant. Il ne fait pas bon être fille-mère dans la société traditionnelle japonaise de la première moitié du 20ème siècle, aussi Mariko ne se confiera-t-elle qu'au seuil de la mort, dans une lettre testament dévoilée dans le premier tome. Par une sorte de théorie des dominos, ce secret, qui pèsera de manière consciente ou inconsciente sur les différents narrateurs, en engendrera d'autres.

Outre les destins personnels révélés au fil des épisodes, Aki Shimazaki évoque également les heures sombres du Japon avec le tremblement de terre de Nagasaki, la seconde guerre mondiale, la bombe atomique... sans oublier des thèmes tels que le nationalisme, la discrimination, les préjugés ou l'exclusion.

Publiés sous un titre générique, chacun des 5 livres porte le nom d'un élément clé qui lui est propre - Camélia, Palourde, Hirondelle, Myosotis, Luciole -, annonçant d'emblée l'omniprésence de la nature et la dimension poétique, voire symbolique, de la narration. L'écriture simple mais délicate d'A. Shimazaki (dont on retiendra qu'elle a rédigé ce cycle en français) fait écho à la discrétion avec laquelle les différents personnages traversent leur existence, même lorsque le drame est à leur porte. 

Merci à Miss Sunalee qui m'a fait découvrir ce cycle de romans. 

dimanche 15 mars 2015

L'art d'écouter les battements de coeur

Jean-Philippe Sendker
Traduit à partir de la version anglaise de Kevin Williarty par Laurence Kiefé
Livre de Poche n° 33665


Julia, jeune avocate new-yorkaise, avait tout pour être heureuse jusqu'à ce que son père, avocat de renom, disparaisse sans laisser de trace. Parti un matin pour un soi-disant rendez-vous à Boston, Tin Win n'est jamais rentré chez lui. Après quelques recherches infructueuses, son passeport est découvert à Bangkok, non loin de l'aéroport. C'est la dernière trace de cet homme dont la vie semblait pourtant bien rangée.

Quatre ans après cette mystérieuse disparition, feuilletant divers papiers ayant appartenu à son père, Julia y découvre la trace d'un amour passé qu'il aurait entretenu avec une jeune femme, Mi Mi, alors qu'il vivait encore en BIrmanie. Curieuse d'en savoir plus, elle s'embarque pour le pays natal de son père, espérant le retrouver et comprendre pourquoi il a tout quitté du jour au lendemain, sans aucune explication. 

Dans le village où Tin Win a grandi, la jeune femme rencontre un vieillard qui semble la connaître et l'attendre. Incontestablement, il a des choses à lui révéler. D'abord méfiante et pleine d'a priori, Julia se laisse peu à peu prendre au récit de U Ba qui va lui révéler l'histoire étonnante de son père et de Mi Mi, son amour de jeunesse. Un amour profond entre une jeune fille handicapée, née avec des pieds difformes qui l'empêchent de marcher, et un jeune homme devenu aveugle après que sa mère l'eut abandonné. Un amour porté par la capacité très particulière de Tin Win d'entendre les battements de coeur des êtres vivants, hommes ou animaux, et d'en comprendre les émotions. Un amour brutalement interrompu par un oncle désireux d'améliorer son karma et qui, pour y parvenir, arrache Tin Win à son village pour lui offrir une nouvelle existence : une opération qui lui permet de recouvrer la vue et des études à l'étranger qui transforment le jeune homme en apparence, même si Mi Mi reste bien présente dans son coeur et ses pensées.

Sur fond de spiritualité orientale et de découverte d'un pays peu exploré par la littérature, J.-Ph. Sendker livre un roman "sentimental" teinté d'exotisme qui reste un peu convenu. Le style fluide contribue, certes, à une lecture agréable mais "L'art d'écouter les battements de coeur" ne fait pas partie de ces récits qui vous happent et ne vous lâchent plus, même lorsque la dernière page est tournée. Il s'en serait fallu de peu, sans doute, pour faire de ce roman autre chose qu'un "Best-seller international traduit dans 25 pays" qui s'inscrit dans un style littéraire bien dans l'air du temps, mêlant spiritualité, recherche de ses racines, développement personnel et bons sentiments. 

Ce livre m'a été proposé par Babelio dans le cadre de l'opération Masse Critique.


"Des robes de moines rouge foncé séchaient sur un fil..." (Monastère de Mahagandayon, Amarapura, Birmanie).

dimanche 1 mars 2015

La Concession du téléphone

Andrea Camilleri
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz
Livre de Poche n°15052


Vigàta (Sicile), 1891. Filippo Genuardi, négociant en bois de son état, s'est mis en tête d'obtenir une ligne téléphonique à usage privé. Un simple courrier devrait suffire, mais voilà : au lieu d'envoyer sa demande au Ministère des Postes et Télégraphes, notre homme se trompe et l'expédie au Préfet dont il écorche de surcroît le nom. Sans réponse, Filippo, dit Pippo, insiste un peu lourdement, adressant une deuxième, puis une troisième missive au-dit Préfet dont l'attention se trouve soudain éveillée. Qui est ce Genuardi et pourquoi une telle obstination à obtenir une ligne téléphonique ? Sans compter cette erreur d'orthographe ? Serait-ce une moquerie... Il n'en faut pas davantage pour faire naître une véritable paranoïa dans le chef du haut-fonctionnaire !

A partir de là, Andrea Camilleri livre une histoire drôle et percutante où corruption, mouvements subversifs, tromperie et règlements de comptes s'entremêlent pour le plus grand plaisir du lecteur. De rebondissements en retournements de situations, l'auteur construit son récit sous forme de multiples échanges épistolaires où l'on croise tour à tour les signatures d'un caporal des carabiniers du roi, d'un préfet de police, d'un géomètre... et même d'un ministre, sans oublier quelques personnages un peu moins recommandables ! 

Encore faut-il s'y retrouver car de nombreux patronymes émaillent cette pantalonnade ! Alors un conseil : ne loupez pas la page 11. Elle vous sera bien utile si vous voulez éviter de confondre le préfet et le parrain de la mafia locale, ce qui - avouez-le - serait d'assez mauvais goût !