Sri Lanka, plantation de thé à Nuwara Eliya (© Sylvie Strobl)

dimanche 1 septembre 2013

Deux zèbres sur la 30e Rue

Marc Michel-Amadry
Pocket n°15389


Au zoo de Gaza, les zèbres sont morts de faim et le directeur, Mahmoud Barghouti, a eu une idée géniale pour continuer à amuser les enfants : il a peint deux ânes de rayures noires et blanches afin de faire illusion !
Lorsque James, correspondant de guerre américain, découvre cela, c'est toute son existence qui s'en trouve bousculée. Lui, l'homme désabusé dont la vie n'a plus guère de sens, voit dans ce gentil subterfuge un acte de résistance emblématique contre la tristesse et la violence. Plutôt que d'écrire un énième récit sur les conflits qui agitent la région, il décide de publier dans son journal l'histoire de cet homme et de son "zoo de la joie". Parallèlement, il met tout en oeuvre pour l'aider à repeupler son parc animalier. Contre toute attente, il parvient à convaincre Mahmoud de venir à New-York - la ville de tous les dangers pour ce Palestinien - afin de lui faire rencontrer des personnes qui l'aideront à trouver girafes, éléphants et autres léopards, et surtout lui permettront de faire passer ces animaux dans la légalité. 

Si pour Mahmoud la rencontre avec James est une aubaine, pour celui-ci elle est une renaissance qui lui permet de s'ouvrir à nouveau à la vie et aux autres : c'est comme cela qu'il fait la connaissance de Jana, jeune Disc Jockey allemande dont il ne tarde pas à tomber amoureux.
De leur côté, Mathieu, jeune consultant français, et Mila, artiste peintre, se sont séparés pour fuir une relation trop fusionnelle. Chacun essaie de respecter le territoire de l'autre, mais secrètement tous deux n'ont qu'un espoir : se retrouver. Lorsque Mathieu découvre dans le journal l'histoire un peu folle du zoo de Gaza, cela lui donne une idée géniale pour reconquérir le coeur de Mila...

Chassé-croisé entre cinq individus sur le point de changer de vie, ce petit livre est bien plus qu'une simple histoire de rencontres et d'amour. Sur fond de conflit israélo-palestinien, Marc Michel-Amadry (qui signe ici son premier roman) parvient à nous parler de joie, de bonheur à construire, d'utopie aussi... et surtout à nous faire croire que le "possible" n'est pas si loin. Fable ou conte des temps modernes, la morale de ce récit ressemble à s'y méprendre à la célèbre phrase que Mark Twain écrivait il y a deux siècles déjà : "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Quel beau programme pour entamer septembre avec optimisme et énergie. Alors à toutes et à tous, bonne rentrée !

dimanche 25 août 2013

Parfum de pagode

Anna Moï
Editions de l'aube (poche)
Nouvelles


Anna Moï est née à Saïgon où elle a étudié le français très tôt. C'est dans cette langue qu'elle maîtrise parfaitement qu'elle a écrit "Parfum de pagode". En lisant ce recueil, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à un peintre devant son chevalet. Seurat ou Signac, ou encore Théo Van Rysselberghe. Un de ces artistes qui nous ont donné à percevoir le réel non pas de manière hyper-réaliste, mais par petites touches, par taches de couleurs. Voilà comment Anna Moï nous fait découvrir son pays. 

Il est évidemment très difficile de résumer un tel recueil, si intimiste et personnel. Je m'arrêterai donc sur une nouvelle qui m'a particulièrement touchée : "Le fusil et le violoncelle". L'histoire des deux frères K., violoncellistes tous deux, qui ont fait le choix de la musique dans ces circonstances bien particulières. 
De 1978 à 1991, le Vietnam et le Cambodge sont en guerre. Les jeunes gens sont appelés à servir leur pays. "L'exemption militaire est accordée exclusivement à deux catégories d'appelés : les étudiants de la faculté de médecine - car le Viêt-Nam a besoin de médecins -, ou ceux du conservatoire de musique, car le Viêt-nam a besoin de musiciens". Entre le fusil et le violoncelle, le choix ne repose donc pas sur d'éventuels dons artistiques mais sur un critère plus essentiel : sauver sa peau. Et s'il faut payer pour intégrer le conservatoire, qu'importe : c'est le prix de la vie. En quelques pages à peine, toute la fragilité d'un destin est ainsi esquissée, posant du même coup la question essentielle du bien et du mal. Et la musicienne qu'est aussi Anna Moï supplante l'écrivain  pour conclure : "Ils n'éprouvent pas de haine à l'égard de ceux qui n'ont pas eu à choisir entre la guerre et la musique. Il n'y a pas lieu, d'ailleurs. L'injustice n'est pas là. Elle est dans le fait que nous ne sommes pas tous des musiciens".

Peut-être faut-il être allé au Vietnam pour apprécier pleinement ces nouvelles, avoir découvert le pays par ses sens plutôt que par les musées ou les monuments. On pourra alors feuilleter le recueil comme on regarderait un album photo : chaque cliché fera renaître l'émotion de l'instant.


Pagode de la Dame Céleste, Hué (© sylvie Strobl)


dimanche 18 août 2013

Les tribulations d'un lapin en Laponie

Tuomas Kyrö
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
Folio n°5603

Conte des temps modernes, voilà un livre qui pourrait commencer par "Il était une fois un pauvre émigré roumain ayant quitté son pays pour enfin gagner de quoi offrir des chaussures de foot à crampons à son fils". Oui mais voilà : débarqué en Finlande et rapidement arnaqué par Iegor Kugar, un trafiquant russe de la pire espèce, Vatanescu a pour lui son courage, une certaine forme de naïveté et ce qui pourrait s'appeler un destin. 

Au fil des pages et des rencontres, par une sorte de théorie du domino, la vie de notre héros du quotidien se construit par devers lui. En compagnie d'un lapin qu'il a trouvé dans un parc public et qui devient son compagnon d'infortune, Vatanescu exerce différents métiers : plongeur temporaire dans le restaurant d'un immigré vietnamien, cueilleur de baies sauvages, bétonneur sur un chantier destiné à construire un immense complexe commercial, assistant et imprésario d'une prestidigitatrice... et, au final, icône malgré lui de tout un pays et d'une population qui suit ses aventures grâce à la magie des nouvelles technologies. Mais au gré de toutes ses aventures et même lorsque la réussite est enfin au bout du chemin, Vatanescu n'oublie pas la raison pour laquelle il a parcouru tout ce chemin : les chaussures de foot à crampons !

A travers l'histoire de Vatanescu, l'auteur nous convie à découvrir une facette de la réalité finlandaise : celle de l'immigration et de l'exploitation des plus pauvres. Mais loin de tout misérabilisme, il nous propose une galerie de portraits drôle et émouvante, et nous dépeint des situations burlesques qui frôlent parfois l'absurde. On s'attache rapidement à ce duo qui nous fait croire que tout peut arriver, le pire sans doute, mais aussi le meilleur, et qu'il suffit parfois d'y croire pour que la vie vous offre un nouveau départ. A lire pour sourire et rire, mais aussi pour le formidable vent de fraîcheur que ce livre procure par son côté invariablement positif.




dimanche 11 août 2013

Promenons-nous dans les bois

Bill Bryson
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Karine Chaunac
Petite Bibliothèque Pahot / Voyageurs n°922


Quand certains s'alanguissent sur des plages et que d'autres enfourchent leur vélo, d'autres encore préfèrent chausser leurs bottines, endosser un sac comprenant tente, réchaud et nouilles déshydratées, et partir à la découverte de la nature sauvage. C'est le cas de Bill Bryson.
De retour d'Angleterre où il a vécu plusieurs années, l'écrivain s'installe dans le New Hampshire et découvre que non loin de sa maison passe un sentier mythique : le sentir des Appalaches, long de quelque 3500 kilomètres. Très vite, l'envie le titille de se frotter à ce tracé incontournable pour les randonneurs aguerris. Mais pas question de se lancer sans préparation : lectures, étude de cartes et relevés topographiques, achats dans des boutiques spécialisées... constituent les prémices de l'aventure.

Pas question non plus de partir seul. Un vieux camarade d'école répond favorablement à sa proposition de l'accompagner. Stephen Katz, la quarantaine bedonnante, grand amateur de donnuts et de séries télévisées, n'est pas, a priori, le compagnon idéal : son manque d'entraînement n'a d'égal que sa propension au découragement. Mais qu'à cela ne tienne : nos deux marcheurs rejoignent le Mont Springer, point de départ sud du sentier. Ils entament alors un périple où le "danger" les guette derrière chaque arbre, qu'il s'agisse d'ours, de plantes toxiques, de cours d'eau à traverser à gué... ou d'autres randonneurs plutôt collants ! Sans oublier les insectes évidemment !

Avec beaucoup d'humour, B. Bryson nous conte cette aventure, agrémentant son récit de données historiques, géographiques ou botaniques, sans que cela ne vienne alourdir le cheminement qu'il nous invite à parcourir. Avec une bonne dose d'auto-dérision, il nous fait partager frayeurs, mésaventures, rencontres incongrues... Le récit fourmille d'anecdotes et nous donne l'impression, crampes en moins, d'affronter nous aussi les dénivelés du sentier. Au fil des étapes, c'est aussi un plaidoyer pour le respect et la protection de la nature que nous livre l'auteur.


Pas d'ours dans nos forêts, mais de belles rencontres au détour d'un sentier (© Sylvie Strobl)

dimanche 4 août 2013

Les liaisons culinaires

Andréas Staïkos
Traduit du grec par Karine Coressis et Delphine Garnier
Babel n°816


Dimitris et Damoclès sont voisins de palier. Ils partagent, sans le savoir, deux passions : celle pour Nana, une femme mariée qui est leur maîtresse à tous deux, et celle de la cuisine. 
Il suffit d'une odeur de persil ciselé et de la vision d'un "pied chaussé d'une mule, un pompon noir et un ongle rouge" pour que Damoclès comprenne ce qu'il n'aurait jamais osé imaginer : Nana, cette femme qu'il aime tant et qu'il séduit grâce à des plats savamment préparés avant de passer à d'autres plaisirs plus charnels, est aussi la maîtresse de son voisin. Comble de l'ironie : ce dernier use apparemment des mêmes recettes pour la charmer !

Peu à peu, au fil de conversations et de dégustations, les deux hommes découvrent toute la duplicité de la jeune femme et décident de remédier à cette tromperie. C'est à un véritable duel culinaire qu'ils décident de se livrer. Tous deux confectionnent une moussaka : celui dont la recette aura le plus satisfait le palais de leur maîtresse restera le seul et unique amant. Sans vous dévoiler, bien entendu, l'issue de ce duel, sachez que l'auteur vous réserve une petite surprise qui donne tout son sel à la conclusion de ce récit culinaire.

Au fil de chapitres vifs et enlevés, Andréas Staïkos nous conte à la fois les relations amoureuses et amicales entre Nana et ses amants, mais aussi les plats concoctés par ces derniers. Et pour ne pas laisser le lecteur sur sa faim, chaque chapitre se termine par les recettes des plats mitonnés par Dimitris et Damoclès. Après la lecture, vous n'aurez donc plus aucune excuse pour ne pas vous lancer dans la préparation d'artichauts à la mode de Constantinople ou de petites aubergines confites dans du vinaigre.

Ce voyage au pays des sens m'a conquise et mise de bonne humeur. Voilà un livre qui se lit, se sent, se goûte... et qui, par ces belles journées ensoleillées, se savoure devant un verre de vin blanc frais et quelques olives, à l'abri d'une tonnelle ! Il évoque un autre roman culinaire dont je vous recommande la lecture : "La colère des aubergines" de Bulbul Sharma qui vous mènera à la découverte de la cuisine indienne.

dimanche 28 juillet 2013

Le papillon de Siam

Maxence Fermine
Le livre de Poche n°31632


Le nom d'Henri Mouhot ne vous évoque sans doute rien. Si je vous dis qu'il découvrit un précieux scarabée aux élytres d'or (mouhotia gloriosa, pour les puristes) lors d'une de ses expéditions dans la jungle du sud-est asiatique, je doute fort que cela vous éclaire davantage. Pourtant, ce natif de Montbéliard (né en 1826 et mort au Laos en 1861), naturaliste et entomologiste à ses heures, découvrit bien plus qu'un insecte. Il révéla à l'Europe entière l'existence des merveilleux temples d'Angkor qu'il dénicha par hasard alors qu'il chassait le papillon dans la jungle cambodgienne.

Pour ce jeune homme un peu introverti, la vie ne peut se résumer à une petite ville de province. Heureusement qu'il y a les livres, les récits d'aventures en particulier, et parmi ceux-ci, celui de Mgr Pallegoix, missionnaire français à Bangkok, dans le royaume de Siam. Les mots de l'archevêque dansent sous les yeux de Mouhot : mandarins, banians, Khmers, Thaïs... c'est décidé : c'est là qu'il veut aller. Mais de Montbéliard à Bangkok, la route est longue, surtout au 19e siècle ! Ses pas le mènent d'abord en Russie où il enseigne le français, en Angleterre suite à son mariage avec la nièce de Mungo Park, célèbre explorateur britannique, à Jersey... avant de pouvoir enfin réaliser son rêve : partir en Asie lors d'une expédition financée par l'Académie royale des sciences de la Couronne britannique. En contrepartie de ce financement, Mouhot devra rapporter un Teinopalpus Aureus, ou papillon de Siam, précieuse espèce qui manque à la collection de l'Académie. Et voilà comment se joue un destin !

Le livre de Maxence Fermine nous mène sur les traces de Mouhot, de sa naissance à sa mort à Luang Prabang, terrassé par une de ces fièvres exotiques que la science n'a pas encore identifiées à l'époque. Ce court roman qui tient de la biographie ne se perd pas en détails inutiles. Au contraire, servi par une écrire fluide et efficace, il nous mène tambour battant à travers l'Europe, puis l'Asie. Cela pourrait être sec, mais ça ne l'est pas. En peu de lignes, l'auteur nous fait partager la vie très particulière d'un de ces aventuriers que rien n'arrêtait pour atteindre l'objectif qu'ils s'étaient fixé, à une époque où les moyens humains, scientifiques, technologiques... étaient encore très limités. Tout au plus regrette-t-on en refermant l'ouvrage d'être déjà arrivé au terme de cette histoire étonnante : on resterait bien un peu plus longtemps dans cette "ville à la fois minérale et végétale, dont il ne subsiste qu'un amas de ruines, un cimetière de grès envahi par la végétation. Une cité de silence et de mystère".

50 ans plus tard, un autre aventurier dans son genre séjourna au Cambodge et écrivit un très beau livre que je vous conseille si vous voulez poursuivre le voyage : Il s'agit d' "Un pèlerin d'Angkor" de Pierre Loti, publié aux Editions Kailash.


Temple de Ta Phrom, Cambodge (© Sylvie Strobl)

dimanche 21 juillet 2013

Touriste

Julien Blanc-Gras
Livre de Poche n° 32993

Alors que les enfants aiment s'endormir en serrant un doudou dans leurs bras, le petit Julien Blanc-Gras s'endormait en serrant un globe terrestre, "la joue contre la Corée, la Norvège chaudement lovée contre (sa) poitrine et Los Angeles au bout des doigts" ! Et à l'âge où les enfants apprennent à lire "papa" et "maman"... c'est avec "Kamtchatka" qu'il découvrit le plaisir d'assembler les lettres ! Comment s'étonner qu'à l'âge adulte, il voulut s'assurer que tout ce qu'il avait appris dans les livres et à la lecture des cartes était exact !

Devenu journaliste-voyageur, l'auteur nous fait partager quelques anecdotes d'un périple qui le mène d'Angleterre en Inde, en passant par Israël, le Guatemala, les aéroports suisses ou la Colombie. On ne résiste pas à l'humour avec lequel il narre ses (més)aventures et met à mal certaines idées couramment répandues (non, toutes les plages de Tahiti ne ressemblent pas à des images de carte postale : "Il y a des plages. Il y a du sable, noir et volcanique. Le sable blanc et fin de la carte postale, c'est plutôt Moorea, l'île voisine..."). Mais au-delà de cet aspect, Julien Blanc-Gras est aussi un observateur lucide de ses semblables à travers le monde, des situations géo-politiques auxquelles il est confronté, de la misère et de ses conséquences... Même dans ces passages un peu plus graves, jamais l'auteur ne se départit de son sens de la réplique qui fait mouche à tous les coups. J'en veux pour preuve cette citation : "Je travaillais à l'usine pour pouvoir voyager. Ils avaient beaucoup, beaucoup voyagé pour venir travailler à l'usine" !

En feuilletant ce livre, au moment de l'acheter, je suis tombée (il n'y a pas de hasard !) sur quelques lignes qui ont fait écho à mes propres souvenirs de voyages : dans un temple du Rajasthan au "calme mystique", l'auteur se fait dérober son repas par une horde de singes en furie. Surpris, vexé, impressionné, frustré... Julien Blanc-Gras n'a pas assez de qualificatifs pour décrire son état d'esprit. Pour ma part, une fois la surprise passée, ce fut un grand éclat de rire qui résuma ce larcin commis avec célérité. Cela se passait à Galta, dans un ensemble de temples du 18e siècle colonisé par les singes : nous venions d'acheter des samosas emballés dans un sac en plastique bleu. Est-ce la couleur ou l'odeur ? En une fraction de seconde, un singe se précipita sur le sac tenu à bout de bras,  le déchira, nous déroba deux samosas qu'il dégusta ensuite tranquillement alors que ses congénères semblaient tentés de faire de même : un souvenir qu'aujourd'hui encore nous évoquons avec amusement !


Galta, Rajasthan (© Sylvie Strobl)